Camille Soulène
TRISTRAM
19,00 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Annoncé à grands renforts de superlatifs par son éditeur, le premier roman de Camille Soulène soulève bien des questions quant à l’identité de l’auteur/l’autrice qui se cache derrière ce pseudonyme. Au-delà du buzz suscité par le secret entretenu autour de son nom, Camille Soulène réactive l’un des tropes les plus classiques de la science-fiction, l’apocalypse nucléaire et ses conséquences. Optant pour une narration à hauteur d’enfant, on se trouve projeté directement au cœur (radioactif) d’un récit teinté de survivalisme dont les enjeux restent ceux de l’enfance. En dépit du contexte exceptionnel, de l’enfermement sans explication au cœur d’un abri antiatomique, du choc de la séparation, Alice et ses camarades de classe sont surtout confrontés aux routines d’un groupe d’adolescents plongés en vase clos, sans l’assistance des adultes et les barrières posées par leur autorité. Primat du groupe sur l’individu, avec pour corollaire le harcèlement de ceux qui dérogent ou dérangent, déviances diverses et violence latente, le tableau brossé par Alice dans ses carnets illustre ainsi un processus bien connu. On est cependant surpris de l’adaptabilité de cette jeunesse face à l’inconnu et de leur résilience lorsque ces ados découvrent l’ampleur du cataclysme. Ce n’est d’ailleurs pas le seul motif d’étonnement. Si la question de la sélection est habilement évacuée via un tirage au sort, quid des motifs de la mise à l’écart des adultes ? Sur ce point, il faut accepter le pacte de lecture proposé par Camille Soulène. Il faut lâcher prise en se soumettant aux ellipses, aux raccourcis, aux bribes d’information et atermoiements d’une narratrice de onze ans dont on partage le regard, l’incompréhension, l’immaturité, même si, durant les 106 jours couverts par son récit, elle fait montre d’une grande responsabilité. Le temps pour nous de se familiariser avec elle et quelques-uns de ses camarades, du moins le cercle restreint de sa bande. De l’incompréhension initiale à la dépression provoquée par la découverte de l’annihilation de la société telle qu’ils l’ont connue, on accompagne l’évolution de ce microcosme juvénile, réduit à 21 ados bruyants et pas toujours très propres.
D’aucuns trouveront ces jeunes très sages, peut-être même trop sages. Pudeur de la narratrice ou volonté de ne pas tout dire ? Toujours est-il que le groupe se montre d’une étonnante vitalité, dévoilant des capacités à comprendre, à s’organiser, à faire vivre une sorte de démocratie dans ce Montessori postapocalyptique, sans succomber aux pulsions juvéniles de leurs hormones, ou si peu. À croire qu’en l’absence des adultes, ils échapperaient à leur influence délétère. Bref, on est bien loin du pessimisme de Sa Majesté des mouches ou de Quinzinzinzili.
Passé ce moment de huis clos, Camille Soulène finit par ouvrir les perspectives. 106 Jours, les carnets d’Alice Azevedo prend alors l’allure d’un road-trip en terre radioactive, entre bandes armées hors de tout contrôle et de toute morale et secte postapocalyptique. Rien de neuf sous le soleil, du moins celui qui continue à briller au-delà des nuages de poussière soulevée par les explosions atomiques. Même si l’on doit reconnaître à Camille Soulène un certain art du suspense et du récit, on ne parvient cependant pas à s’enthousiasmer pour les aventures d’Alice, d’autant plus qu’elle nous abandonne en rase campagne, frustré par un dénouement inachevé. Un choix osé qui laisse beaucoup de questions en suspens mais qui finalement correspond bien à l’état d’esprit de la narratrice et illustre cette propension de la jeunesse à s’investir puis à se désinvestir sans transition pour passer à autre chose. À l’éventuel curieux de voir maintenant s’il est prêt à consacrer un moment à cette énième proposition de fin du monde qui peine à convaincre. Nous, on reste dubitatif.
Laurent Leleu