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Les critiques de Bifrost

2333

Ed PARK
ACTES SUD
608pp - 24,50 €

Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122

Mettre en lumière un point d’histoire pour des lecteurs n’en ayant jamais entendu parler à travers un récit de science-fiction est un procédé répandu. On se souvient de Ken Liu, par exemple, dans L’Homme qui mit fin à l’histoire , qui met en lumière les traitements inhumains imposés, de façon « scientifique », par des militaires japonais à des prisonniers chinois lors de la Seconde guerre mondiale. Ed Park fait de même dans 2333, mais à propos de la Corée, modeste pays cerné par de puissants voisins, et peu soutenu par ses prétendus alliés. Il s’inspire du Gouvernement provisoire de la république de Corée (le GPC), dont l’existence, dans ce récit, se poursuit de nos jours, de façon secrète, et recrute un peu partout des ambassadeurs ou des représentants. Aussi divers que Syngman Rhee, qui fut président du gouvernement provisoire de Corée, puis président de la Corée du Sud, ou le poète Yi Sang, mais aussi, plus surprenant, Ronald Reagan ou Marilyn Monroe.

En sus de ces mélanges étonnants, il est important de préciser combien 2333 est un roman-fleuve. Car, autant Ken Liu privilégiait la concision dans sa novella, autant Ed Park assène à son lecteur une masse phénoménale de connaissances et de récits, au risque de le noyer. Et ce dès les premières pages. En effet, pour compliquer encore l’équation, l’auteur mêle trois axes narratifs très différents les uns des autres. À tel point qu’il faut bien du temps avant que le lien les unissant apparaisse. On commence avec le quotidien de Soon Sheen, un ancien écrivain travaillant dans une entreprise de nouvelles technologies, à qui on confie un manuscrit dévoilant l’existence et l’histoire de ce GPC — le deuxième axe. S’ajoute à ces récits celui d’un ancien pilote de l’armée américaine, abattu par les forces coréennes et gardé en prison, où il subit un lavage de cerveau. De retour chez lui, il vivote et publie une hexalogie de science-fiction inachevée pleine de vaisseaux spatiaux et de héros typiques de l’âge d’or, intitulée 2333. Ed Park tisse tous ces éléments — avec brio diront certains, excès diront d’autres. Le mélange est en fait tellement dense et entrelacé que le lecteur doit faire preuve de patience et d’opiniâtreté pour parvenir à voir du sens dans cet embrouillamini. Il est certes agréable à lire, car le style est fluide et les péripéties des différents personnages bien troussées, mais le but reste longtemps inaccessible et cela peut décourager. Surtout au regard la taille du pavé. Cependant, pour qui persiste et se laisse envahir par la logique tortueuse d’Ed Park, la récompense vient, éblouissante. Tous les éléments se mettent en place, et l’histoire de la Corée même prend un sens, loin de l’image actuelle de pays fracturé en deux pôles tellement opposés. L’image d’un territoire malmené, ignoré, mais jamais abandonné par certains de ses habitants, volontaires, même en exil. Une fresque bouillonnante à travers les époques et les lieux, les genres et les thèmes.

Une expérience aussi immersive qu’exigeante.

 

Raphaël Gaudin

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