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Les critiques de Bifrost

Absolution

Jeff VANDERMEER
AU DIABLE VAUVERT
544pp - 27,00 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Quand il ne dirige pas des anthologies avec son épouse Ann, Jeff VanderMeer écrit des romans bizarres flirtant avec une horreur de nature psychologique. Pour qualifier son œuvre, on parle de new weird, tant il est vrai que l’hybridation, esthétique comme thématique, qui figure au cœur de son projet littéraire, ressortit d’une étrangeté à la fois familière et indicible qui déroute et divise, invitant le lecteur à lâcher prise afin d’en goûter l’ampleur. Parmi ses œuvres les plus connues, on trouve la trilogie du « Rempart Sud », dont le premier volume, Annihilation, a été récompensé par un prix Nebula et un Shirley Jackson Award, excusez du peu, avant d’être adapté au cinéma par Alex Garland. On ne cache pas que ce roman a laissé beaucoup de lecteurs perplexes, y compris notre collaborateur Thomas Day (in Bifrost n°83). Avec Absolution, VanderMeer revient dans cet univers, nous proposant non pas un récit, mais trois, tous intimement liés au territoire fluctuant de la Zone X. À vrai dire, il nous convie surtout à un jeu de piste truqué, truffé de chausse-trappes vicieuses. Pour le premier récit, nous sommes projetés vingt ans avant l’apparition de l’incident topologique ayant donné naissance à cette brèche dans la réalité au cœur du présent projet littéraire. L’auteur opte pour une narration indirecte, où les faits sont rapportés par les témoins de l’événement. On retrouve intact son goût pour l’anonymat et le secret, les acteurs étant désignés par des surnoms non dépourvus d’une malice drolatique. Les cheffes d’équipe, les biologistes, Vieux Jim, Grand Gars Mince, Bateau ivre, l’Infirmier, la Bourbeuse et le Gredin, tous jouent leur rôle dans l’inconfort d’un milieu marin en proie à l’invasion de lapins carnivores pourvus de caméras, soumis aux disparitions, à la peur, à la menace de la Tyranne, l’un des alligators relâchés dans la nature, et à la montée irrésistible d’un phénomène inexplicable. Avec le second récit, on se rapproche de l’échéance fatale, dix-huit mois avant l’irruption de la Zone X dans notre réalité. Même si l’on renoue avec quelques personnages de la trilogie originelle, l’histoire se focalise surtout sur Vieux Jim, un agent de Central crucifié par la culpabilité après avoir sacrifié sa vie personnelle et familiale sur l’autel de la raison d’État. En dépit de ses doutes et de sa propension à l’alcoolisme, il se retrouve à enquêter avec une jeune femme se faisant passer pour sa fille disparue. Dans une ambiance digne d’un thriller paranoïaque, on assiste ainsi à sa lente et inexorable dilution dans les limbes de la politique du secret et de la Zone X naissante. Situé un an après la formation de la Frontière, la troisième partie fait le récit de la première expédition dans la Zone X. Vingt-quatre agents envoyés vers l’inconnu, dans une mission kamikaze permettant de constater que Jeff VanderMeer n’a rien perdu de son savoir-faire. Horreur indicible, tension psychologique et humour sont en effet plus que jamais au rendez-vous par le truchement de Lowry, un narrateur bigger than life au vocabulaire imagé ponctué d’allusions sexuelles et autres grossièretés.

Préquelle honorable mais qui finalement ne fait que prolonger le mystère de la Zone X, Absolution entretient l’illusion de ce topos inquiétant où se manifeste l’hubris suicidaire d’une organisation omnipotente jouant à l’apprenti sorcier avec les hommes et la nature. À réserver donc aux fans hardcore d’hybridation textuelle et corporelle. On a les noms.

 

Laurent Leleu

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