Lewis CARROLL
GALLIMARD
1024pp - 64,00 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
L’automne 2025 est décidément propice à la démonstration de la vivacité de figures historiques de l’Imaginaire. Au Frankenstein de Mary Shelley s’ajoute l’enfantine héroïne de Lewis Carroll. Notons que La Semaine des quatre jeudis de Xavier Mauméjean (cf. ce même Bifrost) a des allures carrolliennes, avec Anaïs Nin en Alice tandis que le Lapin Blanc s’incarne dans Antonin Artaud, lui qui s’essaya à la traduction de Lewis Carroll…
Telle Mary Shelley, Lewis Carroll a ainsi engendré une mythologie moderne aux innombrables ramifications interprétatives. Il n’est donc pas inutile d’en (re)venir aux textes originaux, afin de mesurer pleinement l’importance de leurs apports à l’Imaginaire. Ceux-ci tiennent (en substance) à la singularité inentamée de l’imagerie suscitée par le récit carrollien ainsi qu’à l’extraordinaire langue l’exprimant. Toutes deux participent d’une même essence oxymorique. Celle du nonsense qui fait basculer lecteurs et lectrices dans la (presque) folie, tout en usant des outils d’une (apparente) logique. Soient autant de caractéristiques essentielles qu’aurait pu exemplairement mettre en évidence le volume n° 681 de la Pléiade…
Du moins, était-ce le très prometteur horizon d’attente campé par le sommaire d’un ouvrage exclusivement consacré au corpus alicéen. Y figurent Aventures d’Alice sous terre (1862-1864), Aventures d’Alice au pays des merveilles (1865), De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva (1872). S’y ajoutent Le Frelon emperruqué (1872), un chapitre longtemps inédit de De l’autre côté du miroir, et La Chasse au Snark (1876), surgeon poétique de l’univers alicéen. Sans oublier, « Pléiade » oblige, un conséquent appareil critique et documentaire que vient encore enrichir « Images d’Alice ». Ne se contentant en effet pas de reproduire les illustrations d’origine de Lewis Carroll lui-même ou de John Tenniel, le volume y adjoint une anthologie graphique courant de 1900 à 1976. Cette somme souligne assez heureusement la dimension visionnaire des écrits alicéens. Mais sans doute est-ce là le seul point à mettre au crédit d’un volume qui, pour le reste (et l’essentiel puisqu’il s’agit du texte), déçoit lourdement…
La faute en incombe à la « traduction-conversion » de Philippe Jaworski, exclusif maître d’œuvre de ce volume. C’est en effet en ces termes que celui dont on avait pourtant apprécié le travail quant aux « Pléiades » dévolues à George Orwell (cf. Bifrost n° 102) et à H.P. Lovecraft (Bifrost n°117) qualifie ses choix de « traduction ». Ils sont exposés dans une note liminaire où Philippe Jaworski, croyant voir dans le « jeu » et le « bricolage » les traits fonciers de l’entreprise carrollienne, dessine en réalité les contours d’une véritable réécriture. Celle-ci consiste aussi bien pour lui à s’autoriser à recomposer typographiquement le texte original qu’à parfois (et même souvent…) user d’un lexique francophone au rapport plus que ténu avec le vocabulaire anglophone. Plus grave encore, Philippe Jaworski se donne même le droit de rajouter des éléments tout à fait absents du texte carrollien ! Tout ceci saute d’autant plus cruellement aux yeux que la présente Pléiade est bilingue… Difficile, dès lors, pour ne pas dire impossible, de recommander cette « traduction » pour qui, faute de maîtriser la langue de Lewis Carroll, voudrait s’en approcher au plus près en français.
Pierre Charrel