Sabrina CALVO
LA VOLTE
280pp - 19,00 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Après plusieurs romans, dont le dernier, Les Nuits sans Kim Sauvage, paru l’an dernier (critique par Laurent Leleu in Bifrost 117), La Volte publie un recueil de nouvelles de Sabrina Calvo. Que des reprises, à part une inédite. Onze nouvelles, dont la première parue en 2005. Onze nouvelles, entrecoupées de poèmes et d’illustrations de l’autrice, qui offrent une vue de l’évolution de l’œuvre présentée (certains textes datent d’avant sa transition) dans ses thèmes et son style. Mais aussi de la permanence de certaines idées. Une porte d’entrée sur un univers particulier proposé par une artiste particulière.
Ici, le corps est central. Ancré dans des lieux importants pour l’autrice, Marseille ou Montréal. Subi ou utilisé, il s’impose. Parce qu’il a des envies, des besoins : Mosba, dans « Le Cul du singe », qui enfile son sexe dans le moindre orifice ; la narratrice de « Déliance », qui est irrésistiblement attirée par le contact d’un flocon de neige, jusqu’à le transformer en amant. Parce qu’il est un outil permettant des performances : passer entre les flocons de neige (encore : pour rappel, Sabrina Calvo avait déjà écrit, en 2006, un récit intitulé Minuscules flocons de neige depuis dix minutes) dans « Baiser la face cachée d’un proton ». Parce qu’il est source de renouveau : le ventre est souvent l’origine d’un autre départ, d’un nouvel être (« Après le matin », « Baiser la face cachée d’un proton »). Mais souvent au détriment du personnage principal, sacrifié sur l’autel de la chair. Parce qu’enfin, le corps produit des fluides, du jus, si présents dans l’imaginaire de l’autrice. Nécessaires au lien entre les personnes. Comme les fils qui tissent les vêtements, les corps.
Une image qui apparaît plutôt dans les textes plus récents (et déjà dans des romans comme Melmoth furieux). Avec l’irruption dans la vie de l’autrice de la couture, ses mots, ses pensées, sa vision du monde intègrent le tissu, le fil. Métaphore de l’existence, le tissage devient central. « Après le matin » en est une parfaite illustration, avec les Moires (autrement appelées Parques) qui tissent l’existence dans un texte mêlant mythe, conte et contemporanéité, tantôt mystique, tantôt trivial. Collage parfois abscons, souvent lumineux, d’images, de sensations. Car c’est une marque de l’œuvre de Sabrina Calvo : il faut accepter de se laisser porter et, parfois, de ne pas comprendre où elle veut entraîner ses lecteurs. Ce qui fait d’Après le matin une excellente entrée en matière pour découvrir cette plume pleine de sève et de questionnements, de doutes et d’émer- veillement. Une lecture poétique, hermétique, émerveillante (pour reprendre Duras), qui peut laisser totalement de côté ou, au contraire, saisir jusqu’au plus profond.
Raphaël Gaudin