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Brasyl

Autant le dire tout de suite, on ne se souviendra pas de Brasyl pour la qualité de sa traduction. Autant l'admettre dans la foulée, il fallait le talent d'un Brèque ou d'un Goullet pour se tirer d'un pareil machin, mélangeant allègrement portugais et anglais, trois trames narratives situées à différentes époques, et un vaste Grand Tout Cosmique aux allures de Grand Tout Quantique. Raté pour cette fois, donc, mais que cela ne nous empêche pas de nous jeter sur l'ouvrage en guise d'apéritif, avant de poursuivre l'expérience avec River of Gods, à paraître chez Denoël en « Lunes d'encre », dans une traduction du susnommé Goullet, ouf ! (À noter qu'outre-manche, River of Gods est paru deux ans avant Brasyl). Amusant de constater à quel point Ian McDonald surfe sur les mêmes logiques, roman après roman. Entre Chaga (inédit en France) situé en Afrique, Brasyl consacré au Brésil et River of gods à l'Inde, on se dit que McDonald nous prépare sans doute un China… En attendant, il se livre à un exercice littéraire pas forcément évident, l'anticipation réaliste et globale d'un pays en devenir comme contrepoids à l'éclipse occidentale. De quoi nous mettre, nous, lecteurs français, mal à l'aise, tant les protagonistes de McDonald se passent très bien de toute intervention européenne et américaine. On avait fini par croire qu'en science-fiction, le monde se limitait à l'Occident propre (entendre, le blanc). Avec Brasyl, McDonald s'attaque à un très gros morceau. Mosaïque ethnique et culturelle, le Brésil est un pays-continent tragiquement pauvre et incroyablement riche, aussi vaste qu'hétérogène et aussi compliqué que bordélique. Pourtant, McDonald évite le pavé (ce sera River of Gods, patience…) et se contente d'un texte relativement court, tout en évitant l'écueil du didactisme. Brasyl est certes un roman choral d'anticipation, mais c'est aussi (et avant tout) un thriller percutant aux dialogues brefs, aux situations rapides et au rythme frénétique (toute ressemblance avec la vie quotidienne dans les mégapoles brésiliennes est fortuite, bien entendu). Brasyl se lit vite et ne possède pour seul défaut que l'ambition avouée de l'auteur, lier les trois histoires dans un tout fédérateur qui donne une ébauche d'explication (ou pas). C'est là que les choses dérapent, car si chaque élément fonctionne incroyablement bien, l'ensemble ne tient pas la distance, au point de regretter que McDonald ne se soit pas contenté d'en faire trois nouvelles distinctes. Déception, donc, mais aucun regret tenace à la lecture de Brasyl. Comme beaucoup d'œuvres anglaises, le ton, l'inventivité, l'intelligence et l'originalité du propos suffisent largement à emporter l'adhésion. Le reste, on pardonne. On l'a dit, l'intrigue de Brasyl est scindée en trois trames distinctes. On y trouve le Brésil d'aujourd'hui, le Brésil de 2032 et — surprise — le Brésil de 1732. Et comme de juste, chaque promenade jette un éclairage particulier sur le pays dans son ensemble (origine, aujourd'hui, et possible), à travers le destin de personnages bien campés en lutte avec leur environnement. Il y a d'abord Marcelina, journaliste sans scrupule, malhonnête, souvent immonde et donnant dans la téléréalité dans le Rio d'aujourd'hui, le Père Luis Quinn, jésuite irlandais (mais ex-duelliste et expert en mathématiques, ça aide) perdu dans la jungle brésilienne du dix-huitième siècle, et Edson Jesus Oliveira de Freitas, businessman drag queen (si si) très amoureux d'un hacker de génie dans le Sao Paulo postcyberpunk de 2032… Que du simple, donc. Mais si la multiplication des points de vue égare le lecteur, le talent de McDonald fait le reste. Les trois protagonistes principaux de Brasyl sont des réussites totales. Crédibles, touchant, humains, grands et dégueulasses, ils synthétisent gentils et méchants à eux seuls, tout en faisant voler en éclat tout manichéisme. Ainsi Marcelina, sans doute la plus aboutie du fait de son mélange de vice, de roublardise et de profonde humanité… Le genre de personnage qui mériterait un roman à lui tout seul. Si McDonald sait camper ses héros, il ne prend pas beaucoup de risque avec le déroulement général de l'histoire : une fois les oripeaux post-néo-rétro-cyberpunk (on assume parfaitement le mot valise) retirés, que reste-t-il du roman ? Trois personnages à l'existence bien réglée dont le quotidien bascule dès qu'ils mettent le doigt dans un nid à emmerdes d'envergure cosmique. Comme quatre-vingt-quinze pour cent de la production S-F, somme toute…

Reste que malgré les grosses ficelles et une certaine forme de classicisme vêtu d'habits ultramodernes, Brasyl s'impose pour ce qu'il est : un roman palpitant, bordélique, explosif et passionnant, pas toujours intelligent, mais souvent fulgurant et remarquablement accrocheur. De la S-F hardboiled, pas forcément premier degré, parfois profonde, mais hardboiled quand même.

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