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Les critiques de Bifrost

Brèche

LI-CAM
LA VOLTE
360pp - 20,00 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

Dans un futur proche, si proche qu’on pourrait l’appeler Demain, l’État français s’est effondré comme beaucoup d’autres dans le monde à cause des trillionnaires, ces Ogres qui ont dévoré la Terre et l’avenir au nom de leur profit immédiat. En faisant sécession, avec les gouvernements des pays qui n’obéissaient plus à leurs demandes, ils ont détruit les économies et déclenché le chaos climatique, laissant la Pestilence s’installer.

Pourtant, une certaine humanité subsiste, et d’autres voies semblent s’ouvrir après cette déchéance des sociétés du début du XXIe siècle. Par exemple, dans les barres d’immeuble des Maisons-Neuves, où Nati et Bella vivent au sein d’une communauté à influence matriarcale, quasi-autarcique, et qui tourne autour de permacultures, de trocs et d’entraide. Nati est une jeune journaliste parlant un langage vif, recréé en fonction des migrations humaines, et elle enquête sur ces gêneurs de la ville qui viennent depuis peu les observer de façon trop insistante. Quant à Bella, que ses voisines surnomment « la folle », elle était, dans un autre temps, professeure d’Histoire, et lutte aujourd’hui avec l’araignée qui s’empare trop souvent de son esprit pour y projeter des passés et des futurs qui semblent si réels… qu’elle en perd pied avec le concret du présent. Non loin, en marge, entre la ville et les barres, Walter, scientifique sans le sou, vit dans un labo au rythme de son calculateur quantique, sa « wonder ». Et dans le Verse, l’autre monde, le connecté, Rivière, jeune voix dissidente réfractaire à la rééducation, s’élève bruyamment, et lance sans relâche ses appels au retour à la nature, au respect de la Vivante. Jusqu’au jour où, dans la wonder de Walter, les flux d’Intelligence Autres prennent soudain conscience, constatent ce que l’humanité a fait de la Terre, et… demandent des comptes.

Ce texte du futur questionne notre époque et annonce les conséquences de ce qui se trame aujourd’hui. L’ancrage de cette anticipation réaliste dans notre présent des années 2020 est fort, et dépeint une réalité tout à fait envisageable à l’heure où les lunettes connectées se rapprochent de plus en plus de nos cervelles. À l’heure où, déjà, la norme dans les sociétés capitalistes est de « rêver n’importe où, les uns à côté des autres, sans rien partager, sans interagir d’une quelconque manière. Shifter sous la coupe d’IA qui veillent à ce que nos songes restent rentables. » Parce que, comme on essaie de nous le faire croire, « la réalité est sérieusement démodée. Il n’y en a plus que pour le virtuel et le fake. »

Li-Cam s’amuse, avec nous, avec la langue, avec nos cultures et nos références, et joue avec les temps et ses échos rebondissant dans de belles boucles temporelles. Elle alerte aussi, comme toujours, sur les dérives « de l’obscurantisme et de la croissance sans limite », et profite des errances mentales de Bella pour invoquer l’Histoire miroir, avec la montée du fascisme italien et l’arrivée au pouvoir de Mussolini dans les années 1920.

Ce récit écolo et féministe réussit aussi la prouesse de faire preuve d’humour en affichant même un certain optimisme, bien caché sous le sarcasme et l’anxiété, certes, mais présent en cette jeunesse qui veut en découdre, et en cet avenir qui ne se laissera pas détruire par le passé. Probablement l’un des plus accessibles de l’autrice, Brèche, à partager avec toutes et tous, est surtout un appel vibrant qui ne dit qu’une chose : « il est temps d’écrire une autre Histoire. »

Maëlle Alan

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