2012, Laurence Suhner entame la trilogie « QuanTika » où elle met en scène, sur un monde glacé, des humains ambitieux et meurtris avec des puissances maléfiques. 2025, elle offre un point final à ce cycle en publiant le deuxième tome de la série « Ziusudra ». Après Celle qui sait (cf. Bifrost n°105), où les personnages avaient été extirpés de leur planète gelée pour atterrir, sans y comprendre grand-chose, à la surface d’une terre tropicale, Celui qui voit apporte les réponses aux interrogations nées de ce bouleversement. Ou plutôt confirme les pistes entrevues. Et pour le lecteur, il va falloir s’accrocher. Car si on avait pu dans les romans précédents noter une certaine tendance de l’autrice à prendre son temps pour mettre en place son univers et les sociétés imaginées, dont celle des Timhkans, ici, le rythme est autrement plus élevé. Est-ce parce qu’il lui fallait tout finir en un nombre limité (et cependant conséquent) de pages ? En tout cas, l’action ne traîne pas. On commence par découvrir celui qui sera le lien de tous les personnages et le centre de l’action, le jeune Faradyne, à travers les pages de son carnet. Retour dans le passé donc, avec une thématique qui rappelle la tétralogie de Stéphane Przybylski. Les entrées de cet ancien journal émaillent le roman et servent de fil rouge en même temps qu’elles annoncent l’explication finale.
Par contre, rien de très original dans ce tome. Ce qui transparaissait dans Celle qui sait se confirme ici. Le roman est bien construit et bien mené, avec cette alternance entre les différents personnages et les différentes époques. Mais, et même si l’on est satisfait de voir aboutir les destins de celles et ceux que l’on a suivis de nombreuses années, pointe une légère déception devant le côté prévisible de la fin. Heureusement, Laurence Suhner manie habilement les codes du récit et sait entretenir l’intérêt tout au long des pages, avec quelques rebondissements bien trouvés. Elle met de plus en scène quelques interrogations bienvenues et perturbantes à propos des individus qu’ont éradiqués les personnages transférés du monde de QuanTika. Car en changeant d’univers, ils ont tout bonnement pris la place de ceux dont ils occupent le corps. Sans aucun espoir de retour. Malaisant, pour le moins. Mais cela ne les empêche pas de jouer leur rôle. Et de tenter de prévenir les violences qui débutent dès les premiers chapitres, prémices de turbulences en haut lieu dont les conséquences peuvent être désastreuses. Pour tout l’univers. Ambre/Kantikā, Seth, Haziel, Kya, Stanislas et les autres sont aux premières loges. Et leurs décisions, leurs choix, et surtout leur bonne compréhension de ce monde qu’ils découvrent encore, seront décisifs. D’ailleurs, dans cette quête, la place des I.A. ne manque pas de justesse et d’idées judicieuses : l’invention des palais de mémoire, par exemple, permettant une promenade dans l’esprit de Kantikā à travers ses créations. On peut encore mieux comprendre à cette occasion les différences abyssales qui la séparent d’Ambre, celle qui la remplace dorénavant. Et pourtant, il lui faudra franchir ce fossé.
Ainsi se ferme définitivement la série mettant en scène cette jeune femme au passé traumatisé, à la recherche de réponses et d’un équilibre qui lui échappe sans cesse. Laurence Suhner lui offre un dernier volume tonique, sans temps mort et conclusif : Kantikā peut enfin trouver le repos.
Raphaël Gaudin