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Les critiques de Bifrost

Cette Crédille qui nous ronge

Roland C. WAGNER
ACTUSF
136pp - 9,00 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

« La culture française est, je crois, carnivore par essence » peut-on lire en page 67 de la première édition de Cette crédille qui nous ronge, court roman publié en novembre 1991 en FNA. Peut-être est-ce de cette idée simple qu’a émergé dans l’esprit de l’auteur cette curieuse histoire.

L’intrigue se déroule sur la planète Océan, astre caractérisé par deux particularités. La première, c’est le langage parlé des habitants, francophones pour les deux-tiers de la population, mais usant d’expressions propres à leur monde et d’un accent à couper au couteau : « Fichtre-lui la paix morloquard ! Il vient d’arriver, il entrave pas un mot de c’que vus bayavez ! » La seconde, c’est qu’il n’existe aucun prédateur parmi les meurtemises, volhâtifs et autres ptilapins qui constituent l’étrange, pacifique, et toute mignonette faune locale, convoitée par les chassetueurs de contrebande non moins locaux. Voici d’ailleurs ce qui constitue la nature du problème (de la crédille !) que va devoir régler Quartz, garde du corps promu Ambassadeur de la Terre après la mort suspecte de son employeur: l’homme peut-il demeurer carnivore sur une planète entièrement herbivore ? Ainsi se pose la très politisée Question Alimentaire, à résoudre d’urgence...

Mettant en scène avec un humour jouissif l’affrontement idéologique opposant carnivs et végétares, Roland C. Wagner nous livre une réflexion d’une grande profondeur évoquant notre place en tant qu’espèce prédatrice au sein d’un écosystème fragilisé et déséquilibré par notre inconséquence écologique. Explorant cette notion d’empathie qui fait de nous (ou pas) des êtres sensibles, il suggère cette approche selon laquelle il peut être judicieux « d’adapter l’Homme à un monde étranger — au lieu de faire le contraire », concept d’une vociférante actualité qui pourrait faire de RCW un précurseur du hopepunk cher à Becky Chambers…

Que dire enfin de la conclusion du récit qui, sans trop en dévoiler, est assimilable à un discours aussi pacifiste qu’anticolonialiste et anti-impérialiste exprimant que « [la Terre] doit être un symbole, et non une menace. Le temps des empires conquis par la violence est révolu ». Remplacez « la Terre » par « les USA » et on croirait lire une missive expédiée outre-Atlantique au sieur Donald… Cette crédille qui nous ronge s’avère un chef-d’œuvre d’intelligence, bien caché dans une novella follement distrayante, pas manichéenne pour un sou, et d’une infinie tendresse. Elle a quelque chose de subversif, dénote une liberté de penser, une volonté de réfléchir sans entraves, dans un esprit punk caractéristique des œuvres de R. C. Wagner. Un texte qui mérite d’être lu, encore et encore.


Julien Amic

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