Disons-le tout net : si, en lisant le résumé en couverture ou même la préface de Floriane Soulas parlant de « body horror » avec moult références de qualité au passage, vous attendez de Chlorine un roman d’horreur, ou même fantastique, vous allez être déçus. Le premier roman de Jade Song se situe en effet très à la marge des littératures de l’Imaginaire, et sa fin (en queue de sirène, et non de poisson) laisse le doute sur le sort de Ren Yu, sa protagoniste. Si vous êtes fleur bleue, vous lui imaginerez une vie de rêve sous les flots. Sinon, son sort sera bien plus tragique.
En revanche, Chlorine est, pour les fans de « body horror » sans une once de surnaturel, ou pour les personnes s’intéressant aux drames des sportifs dressés dès l’enfance à la compétition à tout prix, un excellent roman. Nous y suivons le destin de Ren Yu, fille d’immigrés chinois vivant à Pittsburgh, de sa découverte des sirènes à quatre ans à travers un livre de contes, puis de la natation, à sept ans, et jusqu’aux conséquences de son acte fou dix ans après son premier plongeon. L’autrice nous décrit la pression mise sur ses épaules par ses parents pour réussir dans son sport, ce qui lui ouvrira les meilleures universités, par son entraîneur (Coach Jim), pour qu’elle soit son athlète fétiche, par ses équipiers issus de familles blanches, et pour la plupart plus aisées que la sienne. Pression qui va peu à peu déformer la psyché tout autant que le corps de Ren. Au fur et à mesure des années, celle-ci va intégrer comme normal ou peu important l’ensemble des violences physiques, psychiques et sexuelles qui jalonnent sa vie, qu’elle les subisse, qu’elle en soit témoin ou même qu’elle y participe par esprit de meute. C’est ce voyage au sein même de l’univers de Ren que nous décrit Jade Song en vingt chapitres nerveux et intrigants. Des chapitres parfois très crus et très descriptifs (même si, malgré tout le sang impliqué, la scène avec Pénélope est finalement très drôle). La plupart sont narrés du point de vue de Ren, mais l’ensemble est entrecoupé des bouteilles à la mer que lui envoie sa seule amie, secrètement jalouse et amoureuse d’elle, et qui n’aura jamais le courage de se lancer à sa poursuite. L’ensemble est assez prévisible (il suffit de lire la description que la sirène Ren fait de son apparence), mais l’exécution est prenante et le tout se lit avec avidité. À découvrir, donc, si un écart hors des genres de prédilection bifrostiens vous tente.
Stéphanie Chaptal