Connexion

Les critiques de Bifrost

Cinquante fleurs pour te briser le cœur

GennaRose NETHERCOTT
ALBIN MICHEL
272pp - 22,90 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

De GennaRose Nethercott, nous avions lu et apprécié La Maison aux pattes de poulet, admirable premier roman transplantant les mythes slaves en Amérique, quelque part entre Neil Gaiman et Ray Bradbury (cf. critique in Bifrost 114). Rien d’étonnant de la part de cette collaboratrice du podcast Lore, spécialisé dans les mythes et légendes macabres. La revoilà dans nos contrées avec non pas un deuxième roman (pour cela, il faudra attendre) mais un recueil, sous une belle couverture signée Anouck Faure.

Cinquante fleurs pour te briser le cœur mais quatorze nouvelles, toutes propres à ce recueil. Texte d’ouverture, « Le Soleil se couche sur l’Escalier de l’Éternité » raconte l’amour entre June et Harebell, guides pour cette attraction touristique d’un coin paumé de l’Arizona. C’est là le texte le plus ancré dans notre réalité : tous les autres tiennent du conte ou d’un fantastique étrange. On croise au fil des pages un enfant formé de pelotes de laine (« L’Enfant-fil »), une femme se transformant peu à peu en maison sous l’influence de son compagnon (« Recluse »), un jeune homme qui essaie de partager son cœur entre sa chérie laissée à Paris et celle de son patelin, identique à la première si ce n’est qu’elle est un fantôme (« Une Lily est une Lily »), une jeune femme qui n’arrête pas de se noyer tant l’eau a la fâcheuse tendance à se précipiter vers elle (« Leçons de noyade »), ou encore une femme chèvre et son vampirique compagnon (« Les Prunes de la lisière du monde »)… Mais une histoire, ce n’est pas juste des mots les uns à la suite des autres ; c’est aussi une forme. En la matière, l’autrice sait y faire. « Un abécédaire de la divination » adopte l’apparence d’un abécédaire pour mieux narrer une sombre histoire de harcèlement dans une école. « Un calendrier hanté » consiste en 31 entrées comme autant de jours dans un mois, avec des fantômes bien sûr. Et au cœur du recueil, « Cinquante fleurs pour te briser le cœur » se révèle un bestiaire listant, illustrations à l’appui (qu’on aurait préféré de la main d’Anouck Faure), cinquante créatures étranges telles l’insatiable lariel, l’arachnéen tomen ou le cristallin lilymutt. Au détour des notules s’esquisse de loin en loin une histoire autour de ses trois protagonistes.

Comme pour tout recueil, certains textes plairont aux lecteurs davantage que d’autres. Une partie d’entre eux s’avèrent un peu trop élusifs au goût de l’auteur de ces lignes. Il n’empêche : il reste de ces nouvelles une petite musique, ou, pour rester dans la thématique botanique, quelque poison à la longue rémanence. La tendresse et la cruauté, la mélancolie et la créativité, l’étrangeté et la sensibilité qui émanent de ces quatorze textes emportent l’adhésion. Plus haut, nous évoquions les noms de Gaiman et Bradbury : dans Cinquante Fleurs…, c’est plus volontiers celui de Kelly Link qui vient en tête — et à ce titre, la présence en quatrième de couverture d’un blurb de l’autrice de La Jeune détective et autres histoires étranges (cf. critique in Bifrost 51) n’a rien d’un hasard. Il est pire patronage. Et l’on est très curieux de la suite de la carrière littéraire de GennaRose Nethercott, tant sur la distance de la nouvelle que celle du roman.

 

Erwann Perchoc

Ça vient de paraître

Les Dieux lents

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
PayPlug