Ming MU
ARGYLL
128pp - 9,90 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Les éditions Argyll publient ici leur deuxième ouvrage de l’autrice chinoise Mu Ming, après Le Bracelet de jade (cf. critique in Bifrost n° 117). Avec un volume qui réunit deux textes dont le premier, « Colorer le monde », assez court, explique sans doute qu’on lui ait adjoint « Qui possède la lune ?», un second récit un rien plus long abordant peu ou prou la même thématique.
« Colorer le monde » décrit une société transhumaniste où chacun peut être équipé aisément de lentilles d’ajustement rétinien améliorant la vision en ajustant de manière automatisée contrastes, couleurs, netteté, et permettant aussi l’application de filtres modifiant la perception du monde — à l’instar de ce que les réseaux sociaux font déjà par écran interposé… On suit donc Amy, une jeune fille pour qui la pose de ces implants joue un rôle analogue à celui représenté de nos jours par l’obtention d’un smartphone, c’est-à-dire une condition quasi nécessaire à sa pleine intégration au sein de l’impitoyable classe sociale adolescente. Sa mère, artiste viscéralement attachée à l’imperfection de sa vision organique, s’inquiète cependant des conséquences sociales et familiales de cette intervention…
Mu Ming imagine ici une société (à peine) futuriste qui semble une métaphore criante du monde tel qu’il est en train d’évoluer ; avec une belle écriture un peu rêveuse, elle expose une passionnante réflexion sur l’altération techno-dépendante de notre rapport au monde et sur le fossé générationnel afférent, mais surtout elle interroge les conséquences possibles de cette évolution sur l’expression artistique, profondément dépendante de la perception individuelle. « Le monde calibré par la majorité est-il vraiment meilleur ? » écrit-elle ; en postulant que notre spécificité individuelle constitue peut-être l’essence même de l’expression artistique, elle amène habilement le lecteur à douter du bien-fondé d’un avenir (trop) connecté. Un très beau texte, splendide même, à ne pas rater.
L’avenir spéculatif de « Qui possède la lune ?» décrit quant à lui une société dans laquelle le monde est perçu à travers une réalité mixte, sorte d’hybridation entre le réel « vrai » — si j’ose dire — et la réalité augmentée. Ce texte s’apparente surtout à une introspection philosophique sur les modifications que les nouvelles technologies sont susceptibles d’apporter à la notion d’œuvre d’art — notons que Mu Ming est à la fois autrice SF et programmeuse spécialiste de l’IA. Mais cette (trop) longue réflexion sur le techno-avenir de l’Art et des artistes, foisonnement métaphysico-littéraire qui s’écoute un peu trop réfléchir, est d’une lecture pour le moins somnifère… Dommage.
Nonobstant, ceci ne doit pas éclipser la grande qualité de « Colorer le monde », récit qui justifie à lui seul l’acquisition de ce livre.
Julien Amic