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Les critiques de Bifrost

Comment torpiller l'écriture des femmes

Joanna RUSS
ÉDITIONS LA DÉCOUVERTE
224pp - 20,00 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Certains y songeront peut-être vaguement comme une année pas si lointaine avant de se retourner et de réaliser que près d’un demi-siècle nous sépare de la première publication de cet essai. L’enseignante qu’était Joanna Russ le dédie à ses élèves et, à travers eux, sans doute, aux générations suivantes. C’est pourquoi mentionner un tel écart temporel n’a rien d’anodin : l’amoureuse de littérature et de poésie, l’autrice de science-fiction féministe, la critique littéraire se savait tributaire de toutes celles qui l’avaient précédée dans l’exercice de son art — et dans l’exercice, en réalité, de toute forme d’art exprimé dans une culture aux codes définis et contrôlés par les hommes. En se retournant pour mieux contempler un travail de sape systématique dont elle décortiquait les moyens et exposait minutieusement les procédés, elle dressait un état des lieux critique de la difficile émancipation de ce qu’elle nommait la « puissance créatrice» des femmes. Du déni pur et simple (« Elle ne l’a pas écrit. ») à la mauvaise foi la plus crasse (« Elle l’a écrit, mais… »), Joanna Russ ne se contentait pas d’identifier rigoureusement les obstacles d’un marathon couru par des générations de femmes avant elle. Lucide, elle constatait aussi avec quelle perniciosité la culture dominante avait pu obscurcir son propre jugement.

Voilà pourquoi se retourner sur le chemin parcouru est essentiel. Les propos ahurissants qu’elle rapporte et dont on peine à croire aujourd’hui qu’ils ont été tenus par des proches, des critiques littéraires, des enseignants et des jurys paraissaient tout naturels hier, y compris aux femmes à qui on les opposait. Le travail de défrichage que Joanna Russ réalise dans cet essai pourrait certes passer pour imparfait et incomplet, mais il découle d’un élan vital qui nous exhorte à aiguiser notre jugement, à la nécessité, au-delà de la dénonciation des procédés de marginalisation, de débusquer ce que nous ne percevons pas encore. Car en filigrane d’une lutte qu’elle disséquait au sein de son domaine de prédilection, la littérature, l’autrice entrapercevait celle de toutes les artistes et, avec elles, de toutes les minorités ciblées par ces mêmes procédés.

« Où en est-on ? », nous demanderait-elle peut-être à l’heure où nous redécouvrons l’autrice en France (réédition du roman L’Humanité-femme chez Mnémos, parution du recueil de lettres et essais L’Exoplanète féministe de Joanna Russ chez Cambourakis). Nous serions alors contraints de lui livrer un constat similaire à celui qui était le sien en 1983 : nous avons fait du chemin, mais il reste encore tant à faire… Rédigée un peu plus tard avec la sagesse du recul, la postface de l’ouvrage montre combien Joanna Russ en avait conscience, elle qui songeait à compléter ce premier travail d’une foule de notes supplémentaires. En cela, l’essai est une ode aux artistes de toutes les minorités, une invitation à les découvrir, à porter un regard nouveau et éclairé sur leurs œuvres ; doublé d’une déclaration d’amour vibrante à la science-fiction, cette littérature « minoritaire » dont Joanna Russ demeure un des grands noms.

 

Jean-Pierre Lion

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