Lord DUNSANY, Howard Phillips LOVECRAFT, Sydney H. SIME, Marie PERRIER
CALLIDOR
416pp - 25,00 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Deux ans après la remise en avant éditoriale de l’œuvre du « Grand Ancien » Arthur Machen (cf. Bifrost 114), c’est au tour d’une autre figure historique de l’Imaginaire de refaire son apparition dans nos contemporaines librairies. À savoir l’anglo-irlandais Lord Dunsany (1878-1957) qui, hormis avoir été le contemporain du susdit gallois Arthur Machen (1863-1947), partage encore avec lui de constituer l’une des inspirations majeures d’H. P. Lovecraft. Ce dont ce dernier attestait lui-même dans « Lord Dunsany et son œuvre ». Cet essai écrit en 1922 témoignait de la très vive admiration du Maître de Providence pour « ce géant singulier » de la littérature, se haussant à ses yeux à la hauteur de « Wilde […] Poe, Thomas de Quincey, Maeterlinck, et Yeats. » Pas moins…
En choisissant de placer ce même dithyrambe en introduction de son édition des Contes de Pegāna, Callidor invite à (re)découvrir l’une des sources essentielles de l’œuvre du maître de Providence. Et les plus exégètes des « lovecraftophiles » seront certainement tentés par la lecture de ces Contes…. C’est sous ce titre et en un seul volume (là où l’éditeur Terre de Brume en proposait au préalable trois) que Callidor a réuni un ensemble d’ouvrages fondateurs de l’univers littéraire dunsanyen : Les Dieux de Pegāna (1905), Le Temps et les Dieux (1906) et L’Épée de Welleran(1908). Il ne s’agit en effet pas uniquement des toutes premières publications de l’écrivain, mais encore (et surtout) de ses tentatives initiales pour forger une matière littéraire réinterprétant les mythes traditionnels à l’aune de la modernité littéraire, notamment celle du mouvement symboliste.
Car, comme le met en évidence l’universitaire Marie Perrier dans sa postface, Dunsany peut être considéré comme l’un des inventeurs de la fantasy , et ses trois premiers livres comme autant d’étapes dans sa genèse. L’on pariera donc que amateurs et amatrices du genre (si tant est que Dunsany leur ait jusque-là échappé) verront leur curiosité éveillée par ces Contes de Pegāna . Et, sans doute, celles et ceux que passionne l’histoire de ce genre trouveront un intérêt critique certain à la lecture de cette soixantaine de nouvelles d’un auteur ayant notamment nourri les œuvres de J.R.R. Tolkien et d’Ursula K. Le Guin. De même qu’amateurs et amatrices de H.P.L. s’emploieront à analyser les liens étroits entretenus par les Contes de Pegāna avec La Quête onirique de Kadath l’inconnue et autres textes de son cycle majeur des Contrées des rêves.
Toutefois, pour qui est en quête de plaisir plutôt que d’analyse, la lecture des Contes de Pegānaest susceptible d’être un brin moins enthousiasmante… D’une indéniable ampleur démiurgique, mais aussi d’une sophistication toute hiératique, la fantasy « mythopoétique» (Marie Perrier) de Dunsany risque en effet de lasser celles et ceux appréciant un Imaginaire que l’on qualifierait d’incarné. D’inspiration en réalité plus picturale que narrative, ces Contes…composent avant tout d’impressionnants paysages dans lesquels les personnages, comme écrasés, n’apparaissent qu’à la manière de lointaines silhouettes. Certes, un tel parti pris ne manque sans doute pas d’une certaine cohérence littéraire lorsqu’il s’agit de forger un néo-panthéon comme dans Les Dieux de Pegāna et Le Temps et les Dieux. Mais il n’est après tout pas impossible d’engendrer une nouvelle mythologie de manière plus charnelle. Et celle-ci fait définitivement défaut lorsque Dunsany s’attache aux femmes et aux hommes de ce (presque) bas-monde dans L’Épée de Welleran, ayant là encore des allures de très saisissant, mais aussi bien froid tour de force littéraire…
Pierre Charrel