Adrian TCHAIKOVSKY
LE BÉLIAL'
160pp - 12,90 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
« Quelle que soit la situation / bourriner c’est la solution. » Non contente d’être une rengaine entraînante, cette maxime signée John « Naheulbeuk » Lang s’applique parfaitement à Cuirassés, tant dans son propos que dans la subtilité avec laquelle son auteur l’amène dans ces 160 pages. À noter que, si le texte ne paraît en France que cinq ans après le Brexit, la première parution de celui-ci dans sa version originale date de 2017, alors que le Royaume-Uni venait de voter son retrait de l’Union européenne, mais avant que celui-ci ne soit effectif.
Dans l’univers de Cuirassés, après avoir quitté l’UE, donc, le Royaume-Uni a passé une alliance avec son ancienne colonie, les États-Unis. Appauvri, le pays sert de fait de tête de pont aux USA et aux grandes multinationales dans le conflit qui les opposent à une Europe du Nord morcelée, « communiste » et abritant des formes de vie étranges. Un monde dans lequel l’argent a permis aux Héritiers, les rejetons de la ploutocratie, de jouer les soldats en se dotant d’armures gigantesques à la résistance et à la puissance bien supérieures à celles de régiments entiers de simples troufions de l’armée publique, ou même des soldats appartenant à des compagnies de mercenaires privées. Quand l’un de ses Héritiers disparaît soudain derrière les lignes ennemies, trois hommes du rang américains, un éclaireur anglais et une spécialiste de la cyberguerre venue du privé sont envoyés à sa recherche. Évidemment, tout ne sera pas aussi simple, et plus nos héros s’enfonceront au-delà du front, plus leurs certitudes s’effriteront, et plus ils remettront en cause leurs fois, leurs alliances et leurs certitudes.
Avec cette (longue) novella, Adrian Tchaikovsky s’est visiblement fait plaisir. Il n’a pas travaillé dans la finesse pour son intrigue qui fonce dans le tas sans éviter un seul cliché. Et le résultat est un livre extrêmement réussi dans son genre qui plaira aussi bien aux amateurs de films de guerre, comme Quand les aigles attaquent, aux fans de mecha (Macross, Bang Brave Bang Bravern) ou à celles et ceux qui veulent un peu de SF militaire — loin d’être militariste — se passant pour une fois sur Terre.
Notons quand même quelques clins d’œil humoristiques dans les noms prémonitoires des membres de ce commando : Franken, Sturgeon (comme un certain Théodore S., auteur de Cristal qui songe, mais également de Killdozer), Ted Re(a)gan… Finalement Adrian Tchaikovsky arrive à nous faire rire aux éclats dans cette satire survitaminée à base de lutte des classes, de course aux armements, de géopolitique, de dénonciation du capitalisme outrancier, et d’une foultitude d’autres choses que nous n’énoncerons pas ici pour ne pas vous gâcher le plaisir — un plaisir grinçant.
Stéphanie Chaptal