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Dans la gueule du dragon

Jarid Moray est un employé de la Semeru, une de ces entreprises multimondiales colossales et toutes puissantes dont l'étendue des possessions se compte en nombre de planète. Mais pas n'importe quel employé. Moray appartient à cette caste de politiciens d'élites, médiateurs hors-pair, que les multimondiales délèguent dans l'une ou l'autre de leurs précieuses colonies en cas de troubles politiques majeurs.

Muspellsheim, dans le système en formation Pelé, est une boule de lave éruptive, un enfer de chaleur radioactif agité de gaz mortels. Ces conditions pour le moins radicales n'ont pas empêché les humains de s'encrer en une colonie de cinq millions d'âmes dans le ventre d'Ymir, île artificielle réfrigérée en permanence, sorte de vaisseau géant naviguant sur les mers de roches en fusions de Muspellsheim. C'est une évidence : à Ymir, on rigole pas tous les jours. D'autant que les gouverneurs de la colonie ont depuis quelques temps la fâcheuse habitude de se faire assassiner. Et les factions indépendantistes, non contentes de s'entre-tuer, de commencer à poser des problèmes plus que sérieux au gouvernement officiel maintenu sous le potentat de la Semeru. Intrigues politiciennes, meurtres, velléités indépendantistes, séditions : c'est un boulot pour Jarid Moray, le super enquêteur…

Ainsi, après les jungles, l'espace profond, les mondes gazeux ou bien encore de glace (cf. « La fin de l'hiver » dans Bifrost 10), voici venir la lave et la chaleur insoutenable d'une planète en fusion. C'est l'évidence, Laurent Genefort aime à placer le cadre de ses histoires S-F dans des environnements extrêmes — à tel point qu'on en viendrait presque à se demander ou se situera l'action de son prochain bouquin… dans le cœur d'un soleil, peut-être ?

Le problème qui se pose dans le cas d'une semblable démarche est double. D'abord, trouver le juste équilibre narratif entre le cadre et l'intrigue, c'est à dire faire en sorte que l'importance sciemment donnée au décor ne fasse pas passer la trame de l'histoire en arrière plan. Second point : s'attacher à la cohérence et à la vraisemblance scientifique sans pour autant trop en faire (sous peine d'être confronté au premier point évoqué plus haut). Et force est de constater que Genefort se sort ici plutôt bien de cet exercice périlleux (qu'il pratique depuis un bon moment, rappelons-le).

L'histoire matinée de polar du présent roman se tient de bout en bout, et ce en dépit de certaines chutes de rythmes et quelques scènes visuellement peu claires. Quant au personnage de Jarid Moray il sait se faire attachant (on remarquera d'ailleurs qu'au fil des textes, l'auteur maîtrise de mieux en mieux le relief et l'épaisseur de ses protagonistes). Bref un roman sans génie narratif mais efficace, d'une lecture agréable, ce qui n'est déjà pas si courant ces derniers temps au Fleuve Noir…

Reste l'aspect de la cohérence scientifique de Dans la gueule du dragon. Et là, vraiment, rien à redire. On sentait déjà, dans les dernières œuvres de l'auteur, romans ou nouvelles, poindre ça et là la rigueur de la hard science. Néanmoins on ne peut s'empêcher de considérer le roman ici critiqué comme l'avènement réel de l'argument scientifique dans l'œuvre de Genefort, en espérant assister à la naissance du premier véritable auteur de hard science de la nouvelle vague de la S-F francophone. Amen, alléluia, il était temps !

Et on se prend à rêver à un Genefort aussi ambitieux dans le domaine narratif qu'il peut l'être dans son approche d'une science-fiction scientifiquement solide, un Genefort maniant les niveaux de lectures et les trames imbriquées comme il le fait des concepts scientifiques. Patience, un jour viendra…

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