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Les critiques de Bifrost

Demain, les origines

Christian CHAVASSIEUX
MNÉMOS
568pp - 25,00 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Seconde moitié du siècle. France et Europe. Le continent, comme le reste du monde à l’exception notable de l’Afrique, est entré dans une déliquescence qui rappelle autant les effondrements écologiques décrits par Jared Diamond dans son livre éponyme que la chute lente d’un empire romain qui, se fragmentant encore et encore, accoucha douloureusement d’une mosaïque de petites sociétés brutales. Des sociétés qui avaient perdu quantité de connaissances et de techniques autrefois banales, et passaient une bonne part de leur temps à se faire la guerre, ces deux phénomènes entraînant une chute drastique de l’espérance de vie.

Les causes de l’effondrement à venir sont multiples et toutes en germe aujourd’hui. Dégradation environnementale, baisse des rendements agricoles, érosion et submersion, accidents nucléaires, migrations internes et internationales qui en sont les fruits… Le tout engendre et alimente une remise en cause de la démocratie et des équilibres institutionnels habituels sous l’effet des inégalités croissantes, de la démagogie et des populismes violents qui excitent des tensions religieuses et ethniques.

Ploutocrates, mafieux et milices d’extrême-droite s’arment et gagnent en puissance face à des États qui ne parviennent tout simplement plus à garder le contrôle de leur territoire ou à assurer à leurs populations la protection minimale qui leur était jusque-là promise. Pillards et bandits profitent aussi des interstices laissés par une puissance publique en recul. Les cartes du partage du monde sont rebattues, et ce n’est pas à l’avantage des nations.

Dans ce monde tragique qui est simultanément fond et personnage à part entière, on continue à se battre, pour le pouvoir, l’amour, la famille, des valeurs. C’est ce que raconte Demain, les origines.

Demain, les origines, tout juste paru, est le roman qui précède Mausolées (publié en 2013 et chroniqué dans le Bifrost 73) dans la chronologie de l’avenir imaginée par Christian Chavassieux. Il nous entraîne d’abord dans une petite ferme communautaire, sorte de havre de paix au milieu d’un pays déjà largement chaotique. Y vivent notamment Malek et Grace, qui s’aiment, entourés par famille, amis, compagnons de la ferme.

Le monde est dangereux, les habitants de la ferme le savent, ils le vérifieront dans la douleur. Commence alors un chemin de vengeance, suivi d’un martyre (comment qualifier autrement ce qui arrive ?) et d’une « résurrection », puis de décennies de guerre dans laquelle les forces de la protection et de la liberté s’opposent à celles de la destruction et de l’asservissement.

Sans spoiler, on peut dire que Demain, les origines est un roman qui dit, atterré, ce qui peut advenir à notre monde. Il dit la cruauté des humains, leur soif de pouvoir et de divisions, leur goût de la souffrance infligée. Mais il dit aussi le pouvoir de l’amour qui, ici, soulève presque les montagnes.

Il s’y demande si la culture pourrait nous sauver, comme on l’entend si souvent dire, et, dira-t-on, poser la question c’est déjà y répondre.

Il présente des scientifiques sans conscience qui travaillent à offrir l’immortalité aux milliardaires, préparent déjà en secret la succession de l’humanité, et ajoutent par leurs actes inconsidérés des destructions supplémentaires à un monde qui n’en a vraiment pas besoin.

Parfois autant essai que roman, Demain, les origines est un texte dur, éprouvant, qui rappellerait un autre pavé aussi dur, l’Exodes de Jean-Marc Ligny, s’il ne contenait pas malgré tout une part d’espoir qu’on ne trouvait pas vraiment dans Exodes. Il se situe peu avant Mausolées et très loin avant Les Nefs de Pangée, mais il n’est pas nécessaire de les avoir lus pour apprécier Demain, les origines.

Impressionnant de pertinence dans la prospective, et de profondeur dans le développement des personnages principaux (même si les perversions des scientifiques sont peut-être un peu too much), ce dernier roman de Christian Chavassieux est un must-read. Quand bien même il est glaçant et oblige son lecteur à regarder en face le mur vers lequel fonce l’humanité — lui permettant peut-être, qui sait, de dévier un peu la trajectoire. Ça serait toujours ça de pris.

 

Éric Jentile

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