Raymond MILESI
BLOGGER DE LOIRE
256pp - 18,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
Ça commence bien. Richard Seltzer était mort depuis une vingtaine de secondes…
Derrière la porte amarante est une double rareté. D’abord parce que Raymond Milési, acteur bien connu et incontournable du milieu de la SF et de l’Imaginaire, n’est pas un écrivain très productif : cinq romans en quarante ans d’écriture ; peut mieux faire… Ensuite, le thème de celui-ci est bien loin d’être le plus couru d’un genre qui préfère la conquête de l’espace, fût-il intérieur, à celle de l’au-delà.
L’au-delà, voilà qui connote on ne peut plus fantastique. Et dans le fantastique, l’au-delà, on en revient davantage que l’on y va (on pense à quelques exceptions, bien sûr, et sans exhaustivité : La Divine Comédie de Dante Alighieri ; Morwyn de John Cowper Powys ; Ortog et les ténèbres de Kurt Steiner ; Les Portes de l’Aurore de Maurice Limat ; ou encore, récemment, le Chant de d’Arco de l’italien Antonio Moresco, chroniqué dans le Bifrost n° 122).
La croyance en l’au-delà est irrationnelle. Il est donc difficile d’en tirer une conjecture rationnelle, autrement dit, de la science-fiction. Ce roman de Raymond Milési est en quelque sorte l’inverse du Frankenstein de Mary Shelley. Le livre de la romancière britannique est une conjecture rationnelle (qui fait que beaucoup, emboitant le pas à Brian Aldiss, en font le point de départ de la SF moderne) traitée de manière résolument fantastique. Derrière la porte amarante est tout le contraire, classé comme fantastique par le site NooSFère, le thème y est traité comme une conjecture rationnelle, une SF onirique à la réalité fluctuante. La mort, ça se rêve. Et l’on peut fort bien, dans son dernier sommeil, s’y rêver toujours vivant, trouver le « Dr Freud » dans le rôle du poisson plat de Saint Pierre à moins que ce ne soit celui de Cerbère quand le poste n’est pas tenu par le Père-Noël. Dans l’au-delà, les ours en peluche peuvent être de véritables personnes comme ils le sont dans l’imaginaire enfantin.
Ce roman oscille aussi entre Imaginaire et littérature générale, et c’est dans ces passages-là que Raymond Milési se montre le plus à son avantage. L’essentiel du roman est le rêve de la fin de sa vie que Richard Seltzer fait à la demande de « Freud » comme prix d’accès à Luz, cité de l’au-delà qui n’est ni enfer ni paradis ou purgatoire. Richard s’y évertue à sauver la vie de sa fille, Julie, dont l’au-delà s’est emparé en allant un peu trop vite en besogne. Mais pour ce faire, encore faut-il être mort…
Nous voici face à un roman peut-être pas parfait, mais d’une originalité peu commune à même de ravir les amateurs de littérature hors-piste, prêts à choir dans les ravins ou crevasses mais curieux d’aller lire là où peu se sont aventurés. Une de ces découvertes comme la littérature en réserve parfois, en somme, et c’est tant mieux.
Jean-Pierre Lion