DOCTRIZ
ARGYLL
320pp - 24,90 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Un classique oublié, nous dit un bandeau apposé sur l’ouvrage. Mmm… Si on veut. La pré/postfacière, DoctriZ, place sur un pied d’égalité Frances M. Deegan, dix-sept nouvelles répertoriées, et… Isaac Asimov, Robert Heinlein ou A. E. van Vogt, puis Pamela Zoline, huit nouvelles, dont « Instructions pour évacuer l’immeuble en cas d’incendie », avec Michael Moorcock, J. G. Ballard et Brian Aldiss… Re-mmm…
Ce roman est un quasi-huis clos avec dix personnages dont deux sont absents. Tout se passe dans la seule maison de Gladys Mitchell, qui n’est pas la jeune mère de famille de la quatrième de couverture, mais une femme de 37 ans avec des enfants de 17, 15 et 5 ans. On va voir la guerre atomique à travers ses yeux, par le petit bout de la lorgnette ; du point de vue de ceux qui la subissent et non de ceux qui la font. On en ignorera la raison, ce n’est pas le propos. Gladys Mitchell doit faire face au quotidien, comme des dizaines de milliers de femmes américaines et des millions d’Européennes ont dû le faire durant la Seconde Guerre mondiale. Les hommes sont morts ou au loin. Merril met en scène une femme au foyer des années 50 qui fait face à la catastrophe en ce qui la concerne. La guerre atomique est un désastre comme un autre ; une variante du roman catastrophe avec son cortège de pénuries et de dysfonctions. Les pouvoirs publics sont dépassés, bien sûr, car ils n’ont pas prévu les événements. Comme le souligne la postface, ils n’ont comme réponse à leur impuissance qu’une propagande lénifiante et un autoritarisme de mauvais aloi.
DoctriZ s’étend longuement sur la mort ou non du mari. Merril le fait mourir, mais l’éditeur d’origine a préféré opter pour une « happy end », non reprise ici, la traduction se basant sur une réédition anglaise ultérieure et fidèle, où le mari rentre à la maison dans le dos de l’écrivaine, édulcorant son propos contre l’autorité, mais aussi la dimension féministe du roman. Si le mari rentre à la maison, tout revient dans l’ordre traditionnel des choses. Tout ce qu’a pu faire Gladys Mitchell ne reste qu’une parenthèse anecdotique. Alors que s’il meurt, le roman montre que n’importe quelle Madame Tout le Monde peut s’en sortir seule, sans homme du foyer, dans les situations les plus dramatiques, et a fortiori les plus ordinaires. La guerre qui laisse les hommes mort (Jon, le mari) ou au loin (Tom, le fils) apparaît dès lors comme une aubaine pour les féministes même s’ils en restent, tel Jim Turner, pour vouloir leur dire quoi faire.
Ce roman, à l’instar de La Monture de Carol Emshwiller, Les Nomades du fer d’Eleanor Arnason, Les Bienfaiteurs de James E. Gunn, ou Destination Outreterres de Robert Heinlein, apparaît plutôt de bonne facture à l’aune de romans actuels tels que Eutopia de Camille Leboulanger, Tonnerre après les ruines de Floriane Soulas, ou encore Un Pays de fantômes de Margaret Killjoy. Il en va toutefois différemment si on le mesure à des bouquins comme les recueils de Robert Sheckley ou les romans de Richard Cowper (pour citer des livres chez le même éditeur). Ainsi, lorsqu’on compare ces premiers titres à ce qui fut traduit à l’époque où ils parurent, on comprend finalement assez bien pourquoi ils ne le furent pas — traduits…
Des ombres sur le foyer devrait satisfaire un public féministe qui risque cependant de le trouver édulcoré. D’un strict point de vue littéraire, le roman se tient, mais en tant qu’objet littéraire de science-fiction, il offre peu d’intérêt.
Jean-Pierre Lion