Elisa BEIRAM
L'ATALANTE
96pp - 9,90 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Mantone coule des jours heureux sur l’île paradisiaque de Cocanha, où règne l’abondance. Sauf que, toutes les nuits, il se réveille sur une autre île, qui lui semble le reflet désolé de la première, cernée par une sorte de smog, peuplée d’êtres-poissons lovecraftiens et de fantômes voraces. Guidé par Bade l’hommerlu, à la recherche d’un remède pour guérir sa fille, Mantone s’interroge davantage à chaque visite, tandis qu’il découvre peu à peu ce monde lui aussi malade, tout en apprivoisant son bestiaire vaguement inquiétant. Pourquoi faut-il que certains aient tout, et d’autres rien ? La quête entreprise dès lors par Mantone, afin de réparer ce déséquilibre qu’il perçoit comme une injustice, est l’occasion pour Elisa Beiram de poser des questions sérieuses tout en s’amusant — et nous avec. L’allusion à notre rapport à la consommation, au coût de notre confort moderne, à l’épuisement des ressources dans un monde limité, est bien sûr transparente. Mais l’autrice a choisi, pour parler du désastre écologique en cours, une approche qui allie absurde et burlesque, et rappelle les premières œuvres de Calvo, par exemple. Très loin du didactisme de romans tels que Le Déluge ou Le Ministère du futur. On peut s’interroger sur la pertinence de réduire toute la complexité de l’époque à un terrain de jeu métaphorique, mais ce serait faire de ce court récit une lecture superficielle, car c’est dans le décalage que réside toute son habileté.
Mantone est comme ce vieux conteur qui s’adresse à des enfants assis autour du feu. Il est sur le point de leur raconter son histoire. Une histoire incroyable. De celles qu’on écoute à minuit, avant de se coucher. Si le livre fonctionne sur ce procédé de distanciation a priori un peu facile, il y a pourtant quelque chose de légitime — et juste — dans cette volonté de l’autrice à se poser comme une simple conteuse, comme l’accoucheuse d’une régression enfantine qui, chez tout un chacun, ne demanderait qu’à ressurgir.
On s’adresse ici à un public qui a soit perdu sa crédulité, soit qui la cultive. Un public pour qui l’avenir est suspect, ou même n’existe pas. Comment dès lors redorer le blason d’une pensée écologique, qui doit s’inscrire dans un temps long, alors qu’il nous est de plus en plus difficile — comme des enfants vivant dans l’instant — de s’y projeter ?
Dessous Cocanha est une manière de réponse, en termes essentiellement formels et narratifs, au dérapage général de la crédulité. C’est une fable peuplée d’êtres bizarres et de fantômes qui nous ressemblent (ils sont la mauvaise conscience, le remords collectif de toute communauté ayant bâti sa prospérité sur un méfait, ici contre la nature), où chaque situation, aussi fantaisiste qu’elle soit, est rendue crédible par un sens aigu du dialogue et de la mise en scène. Les personnages sont quelconques, presque tous interchangeables, mais leur absence de personnalité est transformée en atout. Et à l’informe psychologique et tératologique, l’autrice oppose donc la logique de la métaphore, de la métamorphose.
La qualité la plus remarquable du livre tient toutefois à sa manière de ne pas en rajouter dans la démonstration, mais de dénuder jusqu’à l’essentiel la conduite de l’intrigue et de simplifier la causalité des péripéties. Beiram sait que la mémoire du genre, et des thèmes abordés, inscrite dans l’esprit du lecteur, permettra à celui-ci d’effectuer les raccords imaginaires nécessaires à son adhésion.
Pour notre part, on adhère sans réserve à ce petit conte aussi malin que stimulant !
Sam Lermite