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Les critiques de Bifrost

Donutopia

Alice BOTTARELLI
VERTICALES
240pp - 20,50 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

2076, dans cette région qui s’appelait auparavant la Suisse romande. Au moment de l’Effondrement, une trentaine d’années plus tôt, Henri s’est réfugié dans un bunker souterrain avec Solveig, sa femme enceinte. Coupés du monde, ils ont subsisté des vivres qu’Henri avait stockés là en prévision. Faute d’être jamais sorti, Abel, leur fils, a grandi sous terre privé de la lumière du jour.

Las, les vivres viennent à s’épuiser. Il faut affronter les dangers de l’extérieur, et Henri décide une expédition, laissant sa femme et son fils à l’abri. Il compte revenir bientôt… Mais le monde qu’il découvre hors du bunker est très éloigné de ce qu’il imaginait. Lors de son premier contact avec deux habitantes du village voisin, Henri fuit, terrifié par leur accueil chaleureux. Il n’a pas vraiment compris ce qu’elles disaient, car la langue a beaucoup changé depuis le début de sa réclusion volontaire, mais elles cachent sûrement quelque chose…

Son errance l’amène bientôt au Vortex, phalanstère installé dans le bâtiment du même nom (et qui existe réellement de nos jours dans la banlieue de Lausanne, où il abrite une cité étudiante). Dans cet immense édifice circulaire vit une communauté importante, qui l’accueille avec douceur mais circonspection. La population a mis en œuvre une véritable utopie égalitariste et anarchiste, sans propriété, sans ostracisme, et qui respecte la vie, la nature et ses rythmes. Henri s’installe parmi les habitants, pour essayer de partager leur vie. Mais il est tellement différent d’eux : il les comprend mal, leurs mœurs et leurs coutumes lui sont en grande partie étrangères, et sa méfiance un tantinet paranoïaque ne l’incite pas à se livrer…

Comme c’est souvent le cas dans les descriptions d’utopie, il est assez difficile de percevoir comment celle-ci s’est installée, et c’est sur ce point que le roman pèche. La narration prodigue quelques éléments historiques, et la distance sociétale parcourue se mesure aux comportements, bien entendu, mais également au langage, différent du nôtre, et parfois fortement travaillé — tout en restant lisible — pour renforcer l’impression de décalage. Toutefois, Henri reste monolithique dans ses motivations. On pourrait s’attendre à ce qu’au contact des habitants du Vortex, il s’acclimate, arrive peu à peu à les comprendre, éventuellement tout en restant un observateur extérieur. Mais c’est le contraire qui se produit : il se durcit, manifeste de plus en plus son opposition, voire son dégoût, et refuse de s’intégrer. Pour autant, il semble avoir oublié sa femme et son fils laissés derrière lui…

On voit bien se développer ici le propos politique de l’autrice, qui veut montrer comment les comportements humains actuels sont néfastes à une « bonne » vie en société. L’ambition est honorable, mais Botarelli finit par faire de son héros un personnage assez peu sympathique, aux attitudes et réflexes schématiques : en somme, un archétype des conduites qu’elle réprouve. Cet aspect trop démonstratif nuit à la qualité du roman et à l’engagement du lecteur. Néanmoins, la vision utopique développée reste intéressante et cohérente, et elle est présentée sans trop en camoufler certaines ambiguïtés et risques. De ce point de vue, ce roman qui n’est certes pas le premier du genre, ni sans doute pas le dernier, trouvera sa place dans votre bibliothèque, mais sur l’étagère du fond, derrière Ecotopia et Les Dépossédés.

 

Fabrice Chemla

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