Matt DINNIMAN
LORESTONE
512pp - 13,90 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Au commencement, il y eut LoreStone, un label sorti tout droit de la cuisse d’Editis en 2024, dont l’intégralité des publications appartient à un sous-genre émergent de l’Imaginaire : la LittRPG. Litt pour littérature, RPG pour role playing game, jeu de rôle dans la langue de Cyril Hanouna. La LittRPG désigne donc une fiction qui se déroule dans un univers de jeu de rôle.
Lors d’une nuit d’hiver, Carl sort de chez lui en calebar à la poursuite de Donut, le chat de son ex. Et là, patatras, tous les immeubles de la Terre entière s’effondrent et un avertissement retentit : le donjon va commencer ! Le Donjon™ est une téléréalité dans laquelle les habitants d’une planète voient leur habitat détruit et refaçonné sous la forme d’une suite gigantesque de niveaux. Voilà qui rappelle le pitch de H2G2, où la terre est détruite pour faire place à une bretelle d’autoroute. Ici, c’est pour le divertissement de toutes les espèces sentientes de l’univers. Ainsi, Carl déboule en slip dans cet univers inhospitalier, Donut se voit dotée de la parole et se comporte comme une princesse et, très vite, tout cela vire au massacre de gobelins. Passons sur le fonctionnement détaillé du jeu télévisé. Sachez simplement que les millions d’humains encore en vie et ayant pénétré dans le donjon voient leurs actions les plus spectaculaires et stupides récompensées par des coffres de « loot » tels que l’on en voit dans les pires jeux vidéo. Ces récompenses, tout comme les passages de niveau et autres bonus, apparaissent en gras dans le texte. Artifice typographique malin et pervers, car bien entendu nous souhaitons savoir ce que Carl et Donut vont looter, bien entendu nous allons dévorer chaque paragraphe qui nous sépare d’un Gantelet magique +3 en force et +2 à la compétence péter des gueules, vos yeux n’ont-ils pas volé plus vite vers ces caractères grassouillets ? C’est normal, car ouvrir des coffres dans un livre tout comme dans un jeu est pourvoyeur de DOPAMINE. De ce fait, on dévore très vite les aventures du monsieur en slip et de sa chatte de concours. Et tout cela constitue un étrange paradoxe. Car au fil des tomes, il se dresse en filigrane une critique de la société du spectacle, qui use des mêmes artifices abrutissants que l’on trouve dans Fortnite, Counter-Strike et autres jeux vidéo d’action où l’on vous vend des boites qui contiennent aléatoirement des apparences pour votre avatar. Carl adopte assez vite un discours d’anar sympathique et il veut tout faire péter.
Pour en revenir à la littérature, Dungeon Crawler Carl est bigrement fun, absurde et violent. On se régale de cette frénésie, bourrin mélange de mèmes et de fantasy. Mention spéciale à la Krakaren, un mix entre un Kraken et une Karen, ouaip.
Ça va durer huit tomes : à voir si la série ne s’essouffle pas en cours de route. Par ailleurs, nous suggérons à Lorestone d’acquérir une amulette +5 en skill éditorial et +8 en relecture : ça a beau être du pur fun, faut respecter le texte, quoi. Et si la traduction a l’air d’avoir été pondue par ChatGPT 0.04 dans le premier tome, cela s’améliore grandement, malgré la présence de quelques coquilles. La relecture, c’est comme le clignotant, c’est pas pour les chiens !
Pierre Constantin