Gabriela DAMIÁN MIRAVETE
RIVAGES
224pp - 21,00 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Autrice pour la jeunesse et essayiste, Gabriela Damián Miravete écrit également des nouvelles relevant de la SF et du fantastique, et elle le fait bien, comme le prouve le présent recueil. Dans ces textes souvent courts, l’autrice parle des violences faites aux femmes et aux enfants, de la drogue et du chamanisme, ou encore de la mémoire. La noirceur de certains de ces sujets ne conduit cependant pas à des textes sombres ou pessimistes. Là réside la grande force de Gabriela Damián Miravete : dans sa capacité à tirer vers la beauté, l’apaisement et la chaleur humaine des récits de revenants ou de fin du monde.
Si son écriture est classique et agréable, Gabriela Damián Miravete se livre parfois à des expérimentations intéressantes et réussies, comme son usage du futur dans le beau « Future Néréïde », qui développe la relation entre un écrivain et sa muse dans un temps incertain, ou encore dans « Elles rêveront dans le jardin » , qui se trouve ainsi littéralement rattaché à de l’anticipation.
Parmi les douze nouvelles du recueil, toutes intéressantes et de qualité, plusieurs méritent un détour particulier. Celle qui ouvre le livre, « La Musique et les pétales » , l’une des plus sombres, traite du passé esclavagiste du Mexique et de l’inceste, mais cette noirceur est éclairée par une belle histoire d’amitié sur fond d’expérience psychédélique. Un texte à la fois remuant et délicat.
« L’Art de la mémoire »est typique de la capacité de Gabriela Damián Miravete à instiller de la poésie et de la chaleur humaine, ici à travers un court texte décrivant la fin de l’Humanité et la destruction de la Terre. La mémoire dont il est question, qui sera le tombeau de l’Humanité, est avant tout sensuelle. Lui fait écho « Fin de soirée », une attaque extraterrestre ou un cataclysme planétaire (on ne le saura jamais avec certitude) raconté à travers le prisme d’une jeune femme pour••• •••qui rien ne compte davantage que sauver son chat, un animal décati et un peu stupide. Reléguant les scènes de chaos et de destruction à l’arrière-plan, l’autrice s’attache à la relation de la protagoniste avec son animal et à des actes de solidarité avec des personnes rencontrées.
« Synchronie du toucher » qui, comme le premier, fait partie des textes les plus longs du recueil, décrit le monde des expériences chamaniques dans les montagnes mexicaines. C’est aussi — encore — une histoire d’amitié, ici transcendée par une drogue enthéogène.
À travers une histoire de voyage dans le temps, « La Visite »parle d’inceste et de traumatisme de l’enfance, mais, plus que l’horreur et la sidération que pourrait provoquer le crime évoqué dans la chute, ce sont la douceur et l’empathie qui sont mis en avant.
On pourrait encore citer « La Purificacíon », une belle histoire de revenantes bienveillantes et de nostalgie de l’enfance. Mais il faut surtout s’attarder sur celle qui clôt le recueil et lui donne son titre. Récompensée par le prix Otherwise (ex prix James Tiptree Jr.), « Elles rêveront dans le jardin » décrit un mémorial dédié aux victimes de féminicides, sujet particulièrement sensible au Mexique. Des hologrammes animés par IA permettent à ces femmes de raconter leur destin tragique aux visiteurs, à la manière de fantômes tristes bienveillants. Sans colère mais avec détermination, le lieu a pour objectif de faire naître une société où toute violence serait bannie et, pour cela, accueille en particulier des enfants. L’autrice parvient à mêler avec beaucoup de délicatesse l’horreur de ces meurtres misogynes et le regard candide des jeunes visiteurs, comme le résume ce cri du cœur d’un petit garçon s’adressant à l’un des hologrammes : « Je veux te faire un câlin parce que c’est très moche qu’ils t’aient tuée. »
L’horreur n’est jamais aussi brutale et absurde qu’à travers le regard innocent et sans concession d’un enfant. L’un des thèmes au cœur de ce recueil décidément fort convaincant.
Jean-François Seignol