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En route pour la gloire

Jubilation : c'est le sentiment qui prévaut à la lecture d'En route pour la Gloire, un roman publié en 1963, entre En terre étrangère et Révolte sur la Lune (Prix Hugo 1961 et 1966, respectivement).

E. C. « Oscar » Gordon, jeune soldat américain démobilisé, se repose sur la Côte d'Azur en attendant d'être rapatrié. Répondant à une petite annonce du Herald Tribune, il est engagé par la belle Star, sorcière et princesse. Il lui faudra une « indomptable bravoure » pour surmonter d' « immenses périls » et il vivra des « aventures extraordinaires » pour aller reconquérir l'Œuf-de-Phénix, volé à l'Impératrice des Vingt-Univers.

Le texte reprend toutes les figures imposées de la fantasy et les déroule tour à tour : un vaillant guerrier, la princesse de tous les mondes, une malle magique, un serviteur fidèle, une quête, des épées, des dragons… Il s'agit donc visiblement de l'une des rares incursions en fantasy de Heinlein, qui s'était aussi essayé au fantastique, à l'horreur, et même au policier.

Mais s'agit-il vraiment de fantasy ? Ces figures, il les détourne l'une après l'autre, jouant avec les codes du genre et les attentes du lecteur. Chacune reste explicable dans un cadre science-fictionnel, si l'on prend au sérieux l'invocation par notre sorcière des mathématiques, de la mécanique quantique, ou de mondes parallèles — l'Œuf du Phénix lui-même s'avère plus cybernétique que mythique.

Ecrit et publié la même année que Podkayne, fille de Mars — le dernier juvenile de Heinlein —, En route pour la gloire se place au contraire résolument dans une veine « adulte ». En ce début des années 60 où commence tout juste à se desserrer le corset puritain de l'Amérique, il s'attaque aux tabous de l'âge, du rapport entre les sexes, au modèle du couple… Le roman continue, sur un mode plus léger, le travail de « renversement de toutes les valeurs », ou du moins des points de vue et des idées reçues sur ce qui est « acceptable », entamé dans En terre étrangère. C'est le projet affiché par l'exergue emprunté au César et Cléopâtre de G. B. Shaw : « Pardonne-lui, Théodotus : […] il pense que les coutumes de sa tribu et de son île sont les lois naturelles. » Qui est le « barbare » ?

Cette fantasy-là est aussi très politique et, sans avoir l'air d'y toucher, Heinlein est tout aussi féroce quand il évoque, à son point de départ, une Amérique qui ne se s'est pas encore engluée en Asie du Sud-Est et des « conseillers militaires » dont « on jurerait qu'ils ont été tués dans une vraie guerre », et s'adonne à une critique acide du système éducatif et du mode de vie californien. La France — En route pour la gloire est la seule fiction de Robert Heinlein dont une partie de l'action se déroule chez nous, avec en prime un joli coup de chapeau à notre Cyrano —, trouve un peu plus grâce à ses yeux, en dépit de ses petits déjeuners minimalistes.

Au-delà des adorables bébés-dragons et des moulinets d'épée, le thème principal du roman est peut-être celui qui commence et termine le volume, la question du devenir des vétérans qui ont emprunté une autre « route de la gloire » : que faire quand on a combattu, pour son pays ou pour sa princesse et que, vainqueur, on doit déposer les armes, raccrocher son épée ? Que se passe-t-il après la lune de miel entre la belle princesse et le tueur de dragon l'ayant conquise ? La route de la gloire a-t-elle une fin ?

Ceux qui en douteraient peuvent toujours se présenter au 17, rue Dante, à Nice, appartement 2A, qui ouvre la porte aux autres mondes.

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