Julien WACQUEZ
L'?IL D'OR
108pp - 15,00 €
Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120
Sarah Pinsker est une autrice américaine multiprimée peu publiée en France, sauf dans Bifrost ou dans la revue Angle mort. À l’occasion d’un financement participatif, elle fait une nouvelle apparition en français dans le dernier avatar de la revue susnommée, aux éditions de L’Œil d’Or, avec Et il n’en resta plus que (n-1), un texte de 2017, finaliste des prix Hugo et Nebula, traduit par l’universitaire Julien Wacquez.
Futur proche. Sarah Pinsker a inventé un mécanisme pour voyager entre les dimensions. Plus précisément, l’une des innombrables Sarah Pinsker existant dans le multivers d’Everett a inventé un tel dispositif. Quatre autres Sarah Pinsker, quantologistes, comme elle, étaient aussi à deux doigts de le faire, coiffées sur le poteau en raison de divergences triviales de timing dans leurs univers respectifs.
À l’initiative de la première, les cinq Sarah quantologistes ont organisé une convention des Sarah Pinsker qui rassemble plus de deux cents d’entre elle(s) sur une île isolée de Nouvelle-Écosse. Un programme de convention classique, hommage aux conventions de SF : conférences, tables rondes, sociabilité, cocktails. Mais une convention très étrange car, si aucune des participantes (plus quelques participants suite à un changement de genre) ne connait les autres au début de l’événement, toutes se ressemblent (plus ou moins suivant les aléas de leurs existences), presque toutes portent le même nom (sauf quelques-unes, qui ont un nom d’épouse ou ont changé de patronyme pour diverses raisons), presque toutes vivent à Seattle ou Baltimore (quand ces villes existent encore). C’est sur les occupations qu’existe la plus grande variabilité, de quantologiste (?) à DJ en passant par journaliste, dresseuse de chien, rabbine ou enquêtrice d’assurances, entre autres.
Et lorsque l’une des Sarah (laquelle ?) est retrouvée morte, c’est précisément à la Sarah enquêtrice que la Sarah manager d’hôtel demande d’enquêter jusqu’à l’arrivée de la police retardée par la tempête. Une vraie ambiance à la Agatha Christie ; une situation dans laquelle n’aurait pas cru ni dû se trouver Sarah-enquêtrice, et pour laquelle elle n’a pas de connaissance particulière. Avantage : n’interrogeant ou ne suspectant que des Sarah, elle sait mieux que quiconque ce qu’il leur serait ou pas possible de faire, et peut mieux que quiconque interpréter leur non-verbal. Inconvénient : dans un rassemblement de femmes presque identiques, il faut parvenir à déterminer quelle Sarah est morte, savoir précisément à qui on s’adresse quand on parle, ne pas confondre l’une avec l’autre quand on raisonne. Il faudra à Sarah-enquêtrice une grande sagacité et un peu de chance pour résoudre le mystère.
Réflexion amusante sur les mystères des divergences biographiques (par la multiplicité des réponses apportées à la question : que serais-je devenue si…), enquête en lieu clos, Et il n’en resta plus que (n-1) pose aussi trois questions d’importance. D’abord, quels sont les événements ou les choix qui définissent une vie ? Puis, qu’est-ce qu’une vie désirable ? Enfin, qu’est-ce qui fait la valeur d’une vie ? Face aux justifications qu’invoquera la coupable, le lecteur se demandera qui a le droit de répondre à de telles questions, et il aura peut-être envie d’aller relire Peter Singer pour s’éclaircir les idées.
Éric Jentile