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Les critiques de Bifrost

Et que désirez-vous ce soir

Premee MOHAMED
L'ATALANTE
112pp - 11,50 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Ce pourrait être le nom d’un établissement de luxe, ou celui d’une grande famille aristocratique. La Maison Bicchieri est en fait un bordel dans une ville de canaux qui pourrait être la version post-apo de Venise, une maison close où le raffinement du décor, du mobilier et des filles, façonnées comme des œuvres d’art, n’a d’égal que la fantaisie vénéneuse des clients. Pendant les 100 pages du récit, on n’en sortira pratiquement pas. Entre les dorures, les jardins et les parfums, Premee Mohamed dévoile par petites touches le microcosme des courtisanes, leur solidarité, leur force, leur vitalité. Mais aussi leurs vains espoirs d’émancipation, étouffés par la main de fer des tenanciers qui gèrent l’entreprise, et surtout par la peur du déclassement, qui leur fait préférer une vie d’esclave à une vie de misère.

Dès l’entame, la mort par éventration de Winfield, fille charmante « facturée plus cher que toutes les autres », puis sa résurrection, creuse dans le livre une béance que l’autrice utilise comme un geste politique autant que fantastique. Voici l’objet séculaire, honni et désiré à la fois, du fantasme occidental, transformé en monstre de foire, revenu pour réclamer justice.

Autour de la profanation du corps de Winfield, et du destin à peine moins sombre que partagent avec elle ses camarades, Et que désirez-vous ce soir expose naturellement les chairs et sonde les entrailles, tout en cherchant les âmes. Le livre ausculte son époque sans jugement moral. La prostitution est ici un théâtre, un miroir tendu à ce monde déglingué à peine futuriste pour en révéler la brutalité. Au rythme des visites des grands bourgeois et des aristocrates qui fréquentent la Maison, les rêves des filles sécrètent leurs versants cauchemardesques. La violence des rapports de classe. Le stade terminal de la consommation de masse, de la marchandisation généralisée et de l’humanité envisagée comme déchet. Mais le stigmate que porte Winfield, désormais libérée des contingences humaines, annonce d’autres temps, ceux de la révolte que plus rien n’entrave. Sa présence bouleverse Joyau, la narratrice, qui oscille entre admiration et terreur anticipative de ce qui s’annonce comme une fin inévitable, pour la Maison Bicchieri comme pour le reste de la société. La beauté convulsive de Et que désirez-vous ce soir tient à cette atmosphère d’effondrement, où les pulsations mortifères qui agissent comme une force de transformation s’insinuent depuis l’extérieur, par l’intermédiaire des clients.

Avec une prose qui tient souvent de la scansion, l’autrice excelle dans l’art de suggérer — plus que de montrer — un avenir peu désirable. L’énergie, la fulgurance, la fatalité sont les maîtres mots de ce livre qui trouble et déconcerte.

Éric Jentile

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