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Les critiques de Bifrost

Les Voix de Canaé

Benjamin LUPU
MNÉMOS
320pp - 22,00 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

[Critique commune à Les Sœurs de haine.]

Après un premier roman prometteur, Le Grand Jeu (critique in Bifrost 102), Benjamin Lupu est revenu aux affaires avec « Le Solstice des ombres », diptyque de dark fantasy à la saveur religieuse. Le premier tome, Sœurs de haine, brosse le portrait d’un royaume saigné à blanc par la guerre civile suite à la répression d’une hérésie populaire de la foi orostrate. Saint Orostrase a banni les ombres et vaincu les Anciens rois, des demi-dieux maléfiques qui avaient asservi toutes les espèces sentientes du monde — humains, ogres et gobelins. Cette foi est transmise par le récit écrit de sa croisade contre les ténèbres, l’hérésie Borésiaque se distinguant par son refus du canon écrit, comme un genre de protestantisme inversé. Ce premier tome démarre sur les chapeaux de roue et le lecteur a intérêt à grimper assez vite dans le train car il ne va pas s’arrêter avant que l’Hyrdrie n’ait versé tout son sang. C’est un peu « Le Trône de fer » en accéléré, et le cul en moins.

Les Voix de Canaé commence pile poil où s’arrêtait Sœurs de haine. Le moine Umbrod, son frère — pardon, fraer — combattant Balcère et le reste de leur petite troupe guerrière se rendent à Canaé, la sainte cité, afin d’assister à la transmission de la Pyriale à sa future maîtresse. La Pyriale ? Une relique sacrée conférant le pouvoir, disons, du suprême napalm magique. Non loin, le Baron Farnostari aiguise ses dents qui rayent salement le parquet. Non loin et quelque part ailleurs, se promènent pépères les autres personnages peints dans le premier opus.

La première remarque d’ordre macroscopique à faire sur ce « Solstice des ombres » est l’impression de se trouver face à un découpage un peu arbitraire d’une masse unique pour satisfaire au besoin de produire un deuxième livre. Dans Les Voix…, les personnages sont égayés aux quatre vents là où on les a laissés dans Sœurs…, sans ellipse aucune. Or, il va falloir cavaler pour faire en sorte que tout le monde rallie Canaé avant le grand feu d’artifice, surtout en 350 pages. Certains personnages ne se pointent que pour jouer le rôle de vagues spectateurs. L’ensemble aurait peut-être gagné à être plus ample pour donner davantage à ses protagonistes le temps d’exister. C’est un peu dommage parce qu’ils sont plutôt tous bien campés. Benjamin Lupu étant tout à fait capable de produire de belles enluminures, on se met à espérer de la 3D. Au-delà de ces petits problèmes de rythme et de fringale, ce registre de dark fantasy aux saveurs religieuses fonctionne bien dans les deux tomes. Le deuxième adopte des accents plus urbains, toute l’action se déroulant à Canaé, ville sainte fortifiée qui abrite en son sein le mystère le mieux gardé de la foi Orostrate. Ça tranche, carbonise et incante en tous sens : Les Voix de Canaé possède une force picturale certaine et qui ne prend pas le temps de se reposer.

Reste l’impression indécrottable qu’il lui aurait fallu plus de temps, plus de travail et peut-être bien un peu plus de théologie. En bref, on veut du rab mais avec un peu plus de cuisson !

 

Pierre Constantin

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