Stefan PLATTEAU
AU DIABLE VAUVERT
464pp - 25,00 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
[Critique commune à Manesh.]
Dans la forêt boréale du Vyanthryr, deux gabarres remontent le Framar, le « Vieux fleuve ». Kalendûn Rana, le chef de l’expédition, a été mandaté par la duchesse Maroué Luari pour trouver le Roi-Diseur, l’oracle qui, elle l’espère, lui permettra de remporter la guerre civile qui l’oppose aux Souranès. Le printemps se montre clément, la végétation se réveille, la nature reprend vie après l’hiver, le convoi progresse. Mais voilà qu’aux premières brumes matinales du jour où commence ce récit, les eaux du Framar rejettent un homme fiévreux aux jambes brisées. Commence alors le dit du barde Fintan Calathynn, entrecoupé de celui du survivant dont on apprendra le nom : Manesh. Inutile d’en dévoiler davantage, ce serait ôter le sel de cette histoire dont chaque bouchée raconte un peu le monde dont elle est issue.
Dès les premiers mots, la narration, lente, se déploie au rythme du Framar, emprunte ses courants, ses détours, ses obstacles, ses haltes, et se heurte à ses dangers. Tout comme Manesh, qui nourrit son auditoire par petites cuillérées romanesques, Stefan Platteau fait prendre à son lecteur des affluents narratifs pour mieux le perdre et faire monter son désir d’en apprendre tant et plus. Où vont ces soldats bourrus si différents les uns des autres ? Pourquoi la mystérieuse chamane semble avoir l’écoute de Rana ? Quant à Kunti, que fait cette enfant à bord ? Et Manesh… ah, Manesh ! Jusqu’au bout, il tient ses compagnons en haleine ! Pour quelle raison ? La fin du premier tome, qui porte son nom, répondra parfaitement à toutes ces questions… ou presque.
Car Shakti, la chamane qui sait soigner les âmes et les corps, qui est-elle, d’où vient-elle ? Patience, lecteur, le deuxième tome de cette saga fluviale rend hommage à ladite dame, mais ne vous y trompez pas, Stefan Platteau ne vous rassasiera pas de sitôt, et pour votre plus grand plaisir ! Car dès la page 80 de Shakti s’engage un combat époustouflant qui court sur plusieurs dizaines de pages, qui n’en finit pas à travers les forêts hantées de démons et de peuples assoiffés de sang, et qui s’achève en apothéose lors d’une bataille de gaillards où la chamane ne s’avère pas en reste, quelle fine lame ! Le lecteur est-il à bout de souffle ? Nenni ! Mais Stefan Platteau lui accorde tout de même un répit durant lequel Shakti délivre son dit. Brutale est la relation avec sa mère. Puissante est sa communion avec la nature. Violent est son rapport aux divinités ancestrales. Et sensuelle est sa découverte de l’amour.
Stefan Platteau est le meilleur auteur de fantasy de sa génération. Lire « Les Sentiers des Astres », prix Imaginales 2015 ô combien mérité pour son tome initial, c’est plonger dans une œuvre où les mots sont autant de pigments et d’outils qui façonnent un monde dont on souhaite ardemment parcourir chaque recoin, même les plus sombres ; où l’artisan conteur est le maître d’une histoire qui vous prend aux tripes, d’une intrigue qui sait se faire désirer pour mieux nous rassasier. Les sons, les odeurs, les humeurs, l’amour, la haine, le désespoir, le froid, l’obscurité, l’humidité, l’horreur, le lecteur s’en abreuve et s’y abandonne totalement. Un sentiment de familiarité plane dans ces légendes que Platteau nous conte à travers les arbres noueux et les eaux vives, et qui prennent racines dans les cultures celtes, indiennes et romaines.
Cela aurait été un sacrilège de laisser mourir cette saga essentielle de l’Imaginaire, initialement publiée chez feu Les Moutons Électriques. Soient loués les Astres, Le Diable Vauvert en a entrepris la réédition (avec une conclusion inédite !), dans une version revue par l’auteur, et lui a donné pour l’occasion le plus beau des écrins. Car qui mieux que Nicolas Fructus pouvait capter l’essence de Vyanthryr ?
Mais dis-moi, Stefan, tes gaillards, vont-ils le trouver, ce fameux Roi-Diseur ? Réponse dans les tomes suivants, à commencer par Meijo, qui sera reparu chez le même éditeur à l’heure où vous lisez ces lignes…
Aayla Secura