Mary Wollstonecraft SHELLEY
MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE
288pp - 17,50 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
« It’s alive ! It’s alive !! It’s alive !!! » Tels sont (en VO) les mots hystériquement scandés par le docteur Frankenstein face au premier souffle de sa monstrueuse création, incarnée par Boris Karloff dans le film que James Whale tira en 1931 de Frankenstein ou le Prométhée moderne. Fameuse s’il en est, la réplique demeure en cet automne 2025 d’une puissante et visionnaire actualité. Pourtant plus que bicentenaire, l’opus major de Mary Shelley (1797-1851) continue d’irriguer l’Imaginaire contemporain. Novembre 2025 a ainsi vu la mise en ligne par Netflix d’une nouvelle transposition cinématographique du roman par Guillermo Del Toro, prenant la suite de la centaine d’adaptations déjà réalisées depuis 1910. De manière plus souterraine, la série TV Alien: Earth porte encore la marque du Frankenstein romanesque. Tout comme l’ensemble de la saga filmique Alien (dont le cinquième volet s’intitule Prometheus…), qui se pose en déclinaison futuriste et intersidérale de la réflexion sur la (toute) puissance de la science forgée par Mary Shelley à l’orée de l’ère contemporaine. Vivement à l’action dans le champ fictionnel de la pop-culture, celle-ci travaille encore en cet automne 2025 celui de la science, la vraie. Puisque des épidémiologistes ont choisi de baptiser du nom de « Frankenstein » le plus récent des variants du COVID-19. Et l’on ajoutera la récurrence de l’analogie « frankensteinienne » dans l’avalanche d’articles (plus ou moins) scientifiques s’intéressant, au même moment, à l’IA…
Lorsque, très au-delà du temps dans lesquels elle fut initialement forgée, une fiction conserve un tel degré de présence, sans doute confine-t-elle au mythe. Tel est donc le cas du Frankenstein de Mary Shelley. Pareille évolution impliquant par ailleurs son inévitable lot de distorsions, pour ne pas dire de mésinterprétations, il s’agit d’en (re)venir par moment au texte original pour en prendre la pleine et juste mesure. Or, l’actualité cette fois-ci éditoriale de l’automne 25 semble en offrir l’occasion, avec la publication par Monsieur Toussaint Louverture d’une traduction française inédite. Elle est l’œuvre de l’écrivaine Marie Darrieussecq, et prend la suite d’une douzaine d’autres depuis la toute première, celle de Jules Saladin datant de 1821. L’auteur de la présente critique confessera bien volontiers n’avoir pas une connaissance exhaustive de ces douze Frankenstein francophones. Ce qui ne l’empêchera cependant pas de considérer que celui de Marie Darrieussecq n’est vraisemblablement pas le plus fidèle quant à la prose originelle de Mary Shelley. Certes, Marie Darrieussecq met au service de sa traduction ses propres talents de romancière, instillant à sa version de Frankenstein un certain souffle narratif. D’abord plaisant, celui-ci se trouve cependant et bientôt troublé par un choix que l’on imagine assumé d’anachronismes lexicaux. Marie Darrieussecq place ainsi dans la bouche de Frankenstein ou de sa créature des termes ou expressions tels que « météo », « bricoler » ou encore « remonter le moral » afin que ce dernier soit « au beau fixe »… La traductrice prend alors non seulement le parti de moderniser la langue originelle de Mary Shelley, mais aussi d’en abaisser le registre originel. Soit autant de choix pour le moins discutables, car allant à l’encontre d’une « langue classique fort relevée, très “upper class” » selon Alain Morvan (Le Monde, 24/ 10/2014). Un angliciste invoqué pour la traduction de Frankenstein parue en 2014 dans la Pléiade, reprise depuis par Folio « SF ». Traduction qu’on recommandera in fine plutôt que celle de Marie Darrieussecq, aussi séduisante puisse-t-elle être de prime abord. Son infidélité linguistique peinant sans doute à pleinement restituer la fascinante complexité psychologique et philosophique d’une spéculation plus que jamais essentielle quant aux conséquences de l’omnipotence scientifique…
Pierre Charrel