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Job : une comédie de justice

Lors d’une croisière en Polynésie, le très puritain Alex Hergensheimer marche sur les charbons ardents et se retrouve dans un univers parallèle. Lorsqu’il rejoint son bateau, le paquebot n’est plus le même et tout l’équipage et les passagers le reconnaissent comme Alec Graham, un homme riche d’un million de dollars qui a, en outre, une délicieuse maîtresse en la personne de Margrethe, stewardess à bord.

Alex découvre alors des mœurs bien plus libérées que celles de son monde natal. Pour les beaux yeux de Margrethe, il abandonne une partie de ses principes moraux. L’émancipation ne se fait pas sans douleur, Alex doit affronter ses contradictions et hypocrisies tandis que Margrethe le contraint à mettre de côté une bonne part de son machisme.

Le couple est alors déplacé dans un autre monde, les obligeant à repartir de zéro. Le phénomène se reproduit de nombreuses fois, les laissant à chaque fois dans les situations les plus démunies. Luttant pour leur survie en vivant de petits boulots, les deux protagonistes s’inquiètent de l’origine de leur persécution. Alex croit deviner dans ces épreuves absurdes les présages de la fin du monde, tandis que Margrethe, scandinave et païenne, y voit le signe de Ragnarok, le crépuscule des Dieux. Perspective terrifiante pour Alex qui craint de ne pas sauver l’âme de sa bien-aimée : le paradis sans elle vaut-il plus qu’une cacahuète ?

Dans ce roman tardif, Heinlein reprend le thème déjà exploité avec Révolte en 2100 d’un individu se libérant d’une société totalitaire. Cette émancipation intellectuelle fait écho à la jeunesse de l’auteur, élevé au Texas au début du XXe siècle dans ce qu’il qualifia lui-même comme « le plus bigot des fondamentalismes de l’Amérique profonde ». Darwin, les sciences et la philosophie constitueront autant de saut dans des mondes nouveaux pour lui.

Afin de transposer cette expérience intime, Heinlein utilise comme à son habitude l’écriture à la première personne pour renforcer la proximité avec le lecteur et donner un ton vivant au livre. Le narrateur, inconscient de ses points faibles et de ses contradictions, hilarant et insupportable, expose son point de vue du haut de ses certitudes et prend le lecteur à témoin. Provocateur inconscient, il s’autorise digressions et bavardages, jusqu’à émettre, avec l’éternelle bonne fois des bigots extrémistes, les avis les plus politiquement incorrects. Le lecteur doit arbitrer en permanence entre l’empathie qu’il éprouve pour le héros et les opinions atroces que ce dernier profère au détour d’une page.

Notre narrateur n’est d’ailleurs sauvé que par l’amour qu’il porte à sa compagne, héroïne heinleinienne type, dotée d’un bon sens inoxydable, douce mais inflexible. Archétype de l’initiatrice, sereine au plaisir et à la sensualité, Margrethe symbolise une sexualité mature qui s’oppose ici à un amant immature et possessif entravé par les interdits de la religion.

La croyance qui enferme et la question métaphysique constituent d’ailleurs les enjeux principaux de ce roman où il est peu question de science, contrairement aux œuvres du même auteur écrites dans les années cinquante. Heinlein ne s’attache pas à trouver de justifications théoriques aux sauts entre des mondes parallèles et Job a de ce fait moins vieilli que d’autres productions de l’auteur.

Dans Job, Heinlein met sur le gril, non sans ironie, la nature de Dieu et le puritanisme américain. Autant de préoccupations toujours vivantes chez des auteurs plus jeunes : fin du monde hilarante de Neil Gaiman et Terry Pratchett avec De bons présages ou bien satire des religions dans une bonne partie de l’œuvre de James Morrow. A la suite d’Heinlein, Gaiman et Morrow reprennent le flambeau d’une S-F asticotant la religion avec humour.

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