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Les critiques de Bifrost

L'Arbre vient

Munir HACHEMI
CHRISTIAN BOURGOIS
240pp - 21,00 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

Munir Hachemi est un auteur espagnol qui a étudié la littérature latino-américaine et fait une thèse sur Borges. L’Arbre vient, son deuxième roman publié en français, commence par citer Borges, bien sûr, mais aussi Le Guin, Plop, de Rafael Pinedo, et la série TV Raised by Wolves. Un mélange quelque peu détonnant, que son livre illustre.

Un anthropologue se rend au chevet des Mulaï, pour y analyser leur société libertaire et au premier abord plutôt utopique. Ceux-ci sont les descendants des survivants d’une mission spatiale depuis longtemps oubliée, de telle sorte qu’eux-mêmes ne se souviennent plus vraiment des fondements de leur société, assimilant par exemple les robots qui les servent à de vrais animaux (des loups)… Ils vivent sous un grand dôme, et s’aventurent rarement loin de celui-ci tant l’environnement désolé se dégrade rapidement : présence de scorpions et de couleuvres, températures élevées… Ils préfèrent rester entre eux, en trinômes, et parlent dans une langue étonnante et évolutive qui n’est pas sans rappeler le langage des extraterrestres de « L’Histoire de ta vie » de Ted Chiang. Ah, on peut aussi signaler qu’ils recyclent leurs morts au compost, et qu’ils forniquent librement, au vu et au su de tous. L’archéologue, qui se transforme en ethnologue, va ainsi aller de découvertes en révélations, à mesure qu’il s’immerge de plus en plus dans la société Mulaï pour mieux la connaître et en comprendre les tabous… Mais, ce faisant, l’étrangeté et le côté insaisissable des Mulaï le renvoyant sans cesse à sa propre personne, à ses objectifs et ses attentes, il devient irrémédiablement son propre sujet d’étude. C’est en effet bien le propos d’Hachemi : au travers du docteur Cordovero, il nous renvoie à notre propre société, qu’il nous demande d’envisager d’un œil nouveau, notamment sur les enjeux écologiques, les modèles sociaux et amoureux, la linguistique… Une multitude de thématiques, la plupart davantage esquissées plutôt qu’approfondies, et auxquelles fait écho la forme de l’ouvrage, puisqu’il est constitué de fragments de journal intime, de rapports ethnologiques minutieux, et de légendes Mulaï narrées depuis la nuit des temps. Proposant à la fois des moments très drôles et des scènes plus introspectives, voire inquiétantes, L’Arbre vient (le mantra des Mulaï, qui n’ont pas complètement oublié leur Terre originelle) doté d’un réel souffle poétique, vaut davantage pour le voyage qu’il propose que pour sa destination, qui n’est qu’esquissée. Une découverte intéressante, une voix attachante, respectueuse de ses illustres aînés cités en exergue, mais qui trouve néanmoins sa propre originalité.

Bruno Para

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