Dmitry GLUKHOVSKY
ROBERT LAFFONT
368pp - 22,50 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
La frontière, ligne tracée entre deux mondes : le sien et celui des autres. L’Avant-poste de Iaroslavl est censé protéger celle de la Moscovie d’une invasion possible venue de l’autre côté du fleuve traversé par un seul pont. Ce qui se trouve de l’autre côté ? Nul ne le sait, aucune expédition n’en est jamais revenue, rien n’a traversé depuis la Dislocation. De toute façon, ne serait-ce qu’approcher le fleuve sans masque à gaz est une folie tant la guerre a détruit les terres, pollué l’eau qui fait office de frontière. Quant à l’autre rive, elle est masquée par un brouillard impénétrable et putride, objet de toutes les imaginations, de toutes les peurs. Qui sait ce qui peut se nicher dans cet inconnu ?
L’attente… Pleine d’angoisse et de fantasmes. Sujet déjà mille fois traité, ne serait-ce que par Dino Buzzati (Le Désert des Tartares), Julien Gracq (Le Rivage des Syrtes) ou, plus récemment, Yves Letort (Le Fort). Mais l’auteur de Métro 2033 ne place pas son roman sous le signe de la contemplation, même si ses personnages vont avoir des problèmes de conscience — qui se résoudront, comme dans tout bon roman russe, à grand renfort d’alcool fort, de violence, de prières et de malédictions (voire d’anathèmes). À vrai dire, Glukhovsky place plutôt ses pas dans ceux du Stephen King de Brume. Le brouillard cache l’horreur qui menace, tout au long du roman, de jaillir et de tout dévorer.
Mais ici, à la différence du maître américain, l’abomination n’est pas issue des cauchemars : elle vient directement des humains. Et pas les étrangers, mais les compatriotes, ceux de Moscou, qui n’hésitent pas à déchaîner la terreur et l’inhumanité au nom de la domination de l’adversaire, de la possession d’un territoire, de cette Moscovie fantasmée. Et le retour de flammes promet d’être terrifiant, comme l’annonce ce moine qui a finalement traversé le pont, silhouette décharnée surmontée d’un masque à gaz et baignée de fumées vertes. L’occasion pour chacun de choisir son camp, de se soumettre à la foi, si présente et puissante dans ce coin du monde. Ou de préférer obéir aux ordres venus de la capitale. Et Dmitry Glokhovsky de dresser une série de portraits d’hommes et de femmes entiers soumis à leurs passions les plus fortes, les plus violentes. La faim, l’angoisse de l’inconnu mettent les nerfs à vif et ouvrent des fractures entre les habitants de Iaroslavl.
On retrouve ici les recettes ayant fait le succès de la célèbre trilogie « Métro », mais sans le mystère des tunnels, sans l’inconnu de l’extérieur. Le rythme est soutenu, les scènes de violence et d’action puissantes. Mais le roman, premier volume d’une duologie, manque d’un réel enjeu. Il est possible, bien sûr, de le mettre en parallèle avec la situation politique actuelle, mais il ne faut pas oublier que sa parution originale remonte à 2019. Reste un récit efficace, éprouvant, tant la folie affleure à chaque page. Une peinture de l’humanité désespérante, tant elle est pétrie de croyances sans issue, dans un monde qui se rétrécit de seconde en seconde.
Raphaël Gaudin