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Les critiques de Bifrost

L'Échelle de Reuters

(non MENTIONNÉ)
FLATLAND
376pp - 20,00 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Claude Ecken est pour ainsi dire le seul auteur français de hard science (1), proche, dans ce recueil, d’auteurs tels que Greg Egan et surtout David Brin, de gauche, comme eux, mais de façon plus marquée. Claude Ecken s’est beaucoup documenté. Sur les sciences et les techniques les plus pointues, ce qui ne signifie nullement qu’il les apprécie et en approuve l’usage, bien au contraire. La plupart des dix-huit nouvelles réunies ici illustrent de belle manière le célèbre aphorisme de Thomas M. Disch voulant que « Le progrès ne consiste qu’à faire du monde un meilleur piège à rats. »

L’un des principaux inconvénients de ces textes tient dans les nombreux éléments didactiques dont ils sont émaillés, or ils en font aussi tout le sel ou du moins une bonne part. Claude Ecken tient à expliciter les techniques à l’œuvre dans ces fictions afin d’exposer toute la nocivité qu’il y voit — l’équilibre peut parfois sembler hasardeux.

En plus de quarante ans d’une carrière bien remplie, l’auteur nous a donné nombre de livres et de romans, dont certains très remarquables, à commencer par L’Abbé X, où, bien avant que ce ne soit dans l’ère du temps, il abordait le sulfureux sujet de la pédophilie ecclésiastique. Enfer Clos, d’une noirceur rarement égalée, L’Autre Cécile ou encore Auditions coupables. Aussi, dans ces nouvelles publiées entre 2002 et 2017, fait-il preuve de beaucoup de talent et de métier.

Il est possible de diviser ce recueils en cinq parties/thématiques évidentes : contrôle social ; santé ; dans l’esprit de l’autre ; catastrophe ; aliens / loin. Cette dernière, qui s’enfonce dans les profondeurs du temps, et de l’espace est ma préférée, avec « La Fin de Léthé », qui traite non sans brio de la maladie d’Alzheimer. La suivante (neuvième, dans l’ordre du recueil), « Une épouvantable odeur de lavande », où se croisent les thèmes de l’odorat et de la mémoire, et qui évoque « Troisième et sixième sens », de David Brin, est la moins réussie tant elle est cousue de fil blanc. Le thème du « Dernier convoi » court en filigrane tout le recueil : comment le capitalisme exploite l’écologisme à ses propres fins. « Parole de chat » renvoie au cycle de « L’Élévation », toujours de Brin, tandis que c’est plutôt le James Morrow de Cité de vérité qui transparaît dans « L’Instant de vérité ». « Question de tact » confronte finement la question de l’amour à l’aune de la télépathie technique, tandis que « L’Anniversaire aux étoiles », seule nouvelle à ne pas être technophobe, rappelle « Ces yeux-là » (Brin, toujours !), et offre une émouvante rencontre du troisième type sur fond de brouille fraternelle. Les deux premiers textes montrent que la complexité des sociétés technologiquement avancées induit une restriction des libertés, tandis que dans « Le Propagateur » l’auteur met en scène sa crainte d’une technique permettant d’imposer des idées, notamment capitalistiques (on pense ici à La Peste grise, de Dean R. Koontz, où cette même peur venait de l’usage d’images subliminales). Comme si, de la religion à la presse en passant par la télé et autres influenceurs du Net, sans parler de l’éducation, ce n’était pas le cas ! Dans sa postface, Claude Ecken aborde, entre autres, le thème de la décroissance. Or, si les écolos ont raison d’affirmer que la croissance atteindra forcément un jour ses limites, il en va de même pour la décroissance. Quant à la stase, où que l’on place le curseur, elle finira également par épuiser les ressources. S’il s’agit indubitablement de science-fiction, les textes réunis ici ne sont pas des fictions spéculatives destinées à faire réfléchir le lecteur, quitte, parce qu’il n’est pas l’auteur, à ce qu’il adopte un point de vue différent, mais de l’amener à suivre l’auteur dans son rejet du corpus de savoirs et de savoir-faire que constitue la civilisation. Il s’efforce « de propager les bons mèmes », ainsi qu’il le fait dire à un personnage du « Propagateur » (P. 78).

Que l’on suive ou pas Claude Ecken dans sa technophobie, qui le conduit à ne jamais percevoir que le seul aspect négatif de toutes techniques, on tient là un excellent recueil bourré de textes passionnants, intéressants et intelligents. Une lecture dont il serait bien dommage de se priver.

 

Jean-Pierre Lion

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