Tasha SURI
HACHETTE / GALLIMARD
33,00 €
Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120
Le roman reprend immédiatement après L’Épée de laurier-rose (cf. Bifrost n°116), suite du Trône de Jasmin (cf. Bifrost n°113). Malini a conquis le trône du Parijatdvipa, mais son pouvoir reste fragile : sommée par le clergé de se sacrifier par le feu, l’« impératrice qui ne veut pas mourir » refuse le martyre et entend écrire l’histoire plutôt que s’y effacer. Jusqu’où ira-t-elle pour préserver son empire ?
Face à elle, Priya, devenue Grande Aînée trois fois née, sert Mani Ara, yaksa dont le retour doit inaugurer un nouvel Âge des Fleurs qui condamnerait l’humanité. Fidèle à ses valeurs et se détachant peu à peu de la foi, elle veut protéger l’Ahiranya et éviter la guerre. Autrefois amantes, les deux femmes se retrouvent ennemies, leur conflit intime alimentant une guerre qui menace de tout emporter.
En parallèle, Bhumika, la sœur de Priya, privée de mémoire, découvre la seule arme capable de détruire les yaksas, tandis que le prince Rao, brisé par la mort d’Aditya, met au jour, dans le Nord encore peu exploré, une pierre noire capable d’annuler leur magie. Ces fils secondaires loin d’être accessoires densifient les enjeux et convergent vers un final flamboyant.
Tasha Suri campe deux dirigeantes ambitieuses et moralement complexes, loin des clichés de la « femme forte ». À travers elles, le roman interroge le prix du pouvoir, la légitimité du sacrifice et la violence des dogmes. La magie, indissociable de la nature et du religieux, prend la forme d’une beauté inquiétante, où la pourriture devient une horreur sacrée. Les yaksas, figures inhumaines et indéchiffrables, constituent l’une des réussites du récit : véritables incarnations d’une terreur métaphysique, ils échappent aux catégories classiques de l’ennemi ou du dieu.
Porté par une multitude de points de vue, ce troisième volume déploie un souffle épique, servi par une prose poétique et incisive. Le monde y apparaît à la fois somptueux et traversé d’une menace incommensurable. Le roman s’inscrit pleinement dans la romantasy et respecte deux des codes imposés : une histoire d’amour centrale et une fin heureuse. Mais pour parvenir à cette résolution, l’autrice recourt à une pirouette narrative, et la conclusion paraît précipitée. Ce choix affaiblit l’intensité dramatique et laisse une impression plus mitigée à la fin de la trilogie. À noter enfin, comme pour le tome précédent, que seule l’édition collector — aux couleurs vives et discutables — est actuellement disponible, à un prix élevé.
Karine Gobled