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Les critiques de Bifrost

L'Île de Noirebraise

Brandon SANDERSON
LIVRE DE POCHE
672pp - 29,90 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

Sixième du Crépuscule est un trappeur Eelakin. Un homme qui parcourt les îles du Panthéon en dépit des dangers en solitaire. Or des dangers, l’île de Patji en recèle un nombre incalculable. Des fourmis tueuses aux redoutables Gueules-de-nuit, en passant par les doigts de Cakoban, Crépuscule les connaît par cœur ; il sait les éviter, les affronter. Hélas, lorsque Ceux-d’en-Haut découvrent la planète des Eelakin et leurs Aviares, dotés d’étonnants pouvoirs et capables de transférer ceux-ci aux humains via un Lien, un bras de fer politique acharné pour la liberté de la planète et la conservation des oiseaux s’engage. Impuissant dans ces négociations, Crépuscule ne peut alors que se résigner à quitter son monde natal pour aller explorer, sur les traces de ses ancêtres, Shadesmar et sa non-mer, monde cognitif réputé impropre à la navigation tant ses périls sont nombreux et les repères inexistants.

Dans le même temps, la dragonne Alcyone, accompagnée de son équipage, se lance à corps perdu dans la recherche d’une nouvelle Verticale, portail entre Shadesmar et une planète non répertoriée. Mais dans l’ombre, une troisième entité veille…

Avec L’Île de Noirebraise, Sanderson reprend son personnage de Sixième du Crépuscule, protagoniste de la novella éponyme (cf. critique in Bifrost 94), et vient lui apporter une continuation plus que bienvenue. Si la première histoire faisait exclusivement référence à l’exploration par Crépuscule de l’île de Patji, le roman l’entraîne, plusieurs années après, dans une quête de sens et de vérité pour préserver la liberté de son peuple.

En dépit du trope éculé de l’appropriation coloniale alien d’un monde prétendument primitif, l’auteur fait montre d’une grande inventivité, comme à son habitude, en présentant un peuple qui, sans s’abandonner à la domination, se laisse tenter par les progrès promis par Ceux-d’en-Haut. Finalement, toute la question du livre réside ici : jusqu’où aller sans se renier pour atteindre plus de confort et de modernité ?

Entre alors en jeu Crépuscule qui, loin de haïr ce progrès qui l’a mis au placard, l’accepte, mais sans cesser de le questionner. Alors, lorsqu’un marché impossible, un prix trop élevé est imposé à son peuple, Crépuscule n’hésite pas. Il part, au péril de sa propre vie, sur une mer — ou plutôt, une non-mer — sur laquelle nul n’a plus voyagé depuis son plus lointain ancêtre, afin de trouver une preuve qu’il existe une autre voie pour son peuple.

Dans ce roman, présenté comme son Projet Secret #5 (le sixième est aussi en route, Brandon Sanderson est une machine créative incroyable !), l’auteur se place à la croisée des genres, mêlant habilement une histoire de fantasy faisant référence à nombre de peuples du Cosmère, à un univers de science-fiction où les technologies imprégnées de magie prennent une place essentielle dans la domination et l’exploration des mondes.

Assez long et complexe pour un one shot, L’Île de Noirebraise n’est pas à mettre entre les mains de nouveaux venus dans l’univers sandersonien ; les références à l’ensemble du Cosmère y pullulent. En revanche, les habitués ne feront pas l’impasse : ce Sanderson-là est une réussite — une de plus !

Éléonore Bailly

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