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Les critiques de Bifrost

L'Immeuble d’à côté

Pierre CHARMOZ, Philippe COUSIN, Léo KENNEL, Jules PÉTRICHOR, Jean-Pierre ANDREVON, Roland GOELLER, Benjamin DESMARES, Didier PEMERLE
FLATLAND
136pp - 10,00 €

Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123

Il est toujours intéressant de se pencher sur les vecteurs par lesquels se réalise et se déploie une littérature de genre — ou pour le dire de manière plus limpide, les anthologies, par exemple, ont toujours eu un rôle important dans le développement de la science-fiction. On n’imagine guère la « blanche » s’épanouir dans des anthologies, un tel effort collectif n’est guère envisageable dans ce genre. Le polar ne le fait pas non plus en France (c’est une autre paire de manche de l’autre côté de cette dernière, de Manche, où la mode du « Golden Age » s’exprime notamment via des anthologies), mais en revanche sans doute y aurait-il une histoire de la SF à écrire à travers l’histoire de ses anthologies, de Dangereuses visions à Escales sur l’horizon en passant par Univers, Planète socialiste, la « Grande anthologie » ou les récents efforts de Serge Lehman chez L’Arbre Vengeur. Et le phénomène se poursuit : la liberté qu’offre à une maison comme Flatland de ne dépendre ni d’un diffuseur ni du seul marché des librairies lui permet d’avoir la possibilité d’ouvrir des espaces comme cet étonnant L’Immeuble d’à côté. Et cette nouvelle anthologie s’inscrit elle-même dans l’histoire du genre, puisqu’en 1982 paraissait en « Présence du futur » L’Immeuble d’en face, recueil de Jean-Pierre Andrevon et Philippe Cousin, dans le prolongement duquel celui-ci ouvre ses portes et ses fenêtres…

L’exercice consistant à chroniquer une anthologie n’est jamais aisé, car pour bien faire il faudrait attendre après lecture qu’un laps de temps assez important se soit écoulé, afin d’évaluer « ce qui reste », lesquelles de ces nouvelles réunies par Yves Letort ont le plus marqué, tournent encore en tête après qu’une période a effacé déjà un peu chacune pour n’en laisser que les impressions, les images.

Et c’est cela qui est important, finalement : les images. En effet, L’Immeuble d’à côté ne relève pas de la science-fiction, genre des thèses et des spéculations, non plus que de la fantasy, genre de la fable et du merveilleux, mais du fantastique, et même du « fantastique social » (pour le dire comme Pierre Mac Orlan) ou du fantastique urbain, en clair les territoires de l’inquiétude, genre classique mais d’ordinaire plutôt publié chez les éditeurs de « blanche » que dans les rayons de l’Imaginaire. Il y a dans les textes réunis là des effleurements de René Daumal, de Jacques Sternberg, de Marcel Brion, m’a-t-il semblé. Ce genre, si ç’en est bien un, penche plus fortement du côté de la poésie en prose que de la narration rationnelle et traditionnelle. Les images s’y doivent d’être soit frappantes soit envoûtantes, la logique narrative ici étant d’imposer une atmosphère plutôt qu’une histoire.

Contribuant fortement à l’instauration de cette atmosphère, le récit intermédiaire du concierge adepte des gens empaillés et les quelques relations d’une nouvelle à l’autre permettent de considérer l’antho vraiment comme un tout, auteurs multiples mais presque roman, une longue musique d’où surgissent à point nommé motifs et rengaines, improvisations et climats. Et comme d’une musique, on en retient, me semble-t-il, à la fois cette impression générale et quelques passages singuliers, ce qu’on appelait plus haut les « images ».

Alors me traînent encore en tête surtout l’image de la bouillie de soldatesque (Philippe Cousin), l’évocation océanique (Roland Goeller), et par-dessus tout, la force stylistique et imagière de Léo Kennel, pourtant le moins narratif du lot — mais sans doute le plus poétique. On rêve ou on ricane, on écrit, on doute, guerre et dystopie sont sous-jacentes, il y a quelques chats… En tout cas, cet Immeuble d’à côté s’avère une réussite dans un domaine malaisé.

André-François Ruaud

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