Philippe COUSIN
FLATLAND
386pp - 22,00 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Né en 1946, comme la IV e République, Philippe Cousin lui a survécu. Dessinateur et écrivain, l’homme a publié entre autres dans Actuel , Fluide Glacial ou Libération. Il a aussi écrit quelques recueils et romans, notamment avec Jean-Pierre Andrevon. Concepteur-rédacteur un temps dans la pub, il y gagnait bien sa vie mais n’hésite pas, un jour, à quitter le monde des agences pour travailler en free-lance, gagnant ainsi une appréciable liberté. C’est ce qu’il fait depuis : créer en étant libre.
L’Infini vu d’avion est un recueil de textes, presque tous inédits. Le lecteur de Bifrost qui se demande s’il doit acheter ce livre doit toutefois savoir qu’une bonne partie du recueil n’est pas Imaginaire, et que celle qui l’est ne l’est qu’à bas bruit. Sur les treize nouvelles qui composent l’ouvrage, au maximum sept relèvent du genre : « C’est moi le héros » flirte avec un fantastique soft à moins qu’il ne décrive des épisodes psychotiques ; « Le Retour du boomerang » met en scène un objet mémoriel voyageant entre deux époques et deux jeunesses enfuies (le texte peut évoquer le très beau Vestiges du jour de Kazuo Ishiguro) ; « Mode d’emploi » est une très drôle dystopie proche qui peut évoquer « Le Charme discret de la machine de Turing » de Greg Egan ; « Tout recommencer » raconte comment un dispositif permet à un vieil homme de revivre — en vrai ou en pensée — les parties de sa vie ; dans « Les Plaisirs de la plage » un orgasme féminin est à la source du déclenchement d’un tsunami ; « Tout doucement » est un minuscule texte dans lequel un homme trouve la clef qui règle la vitesse de rotation de la Terre (et non pas les Controls for the Heart of the Sun de Pink Floyd) ; « L’Infini vu d’avion », enfin, montre encore un vieil homme se remémorant, en 2053, tant sa vie qu’un monde enfui, un monde d’où il faut tirer sa révérence.
Ces sept textes, plus les six autres hors-genre mais qui pourraient parfois en être (« J’étais là avant le soleil », par exemple, décrit une guerre nucléaire qui aurait pu avoir lieu sur un air de Folamour), ont tous trois points communs. D’abord, ils sont tous rédigés dans un style qu’on qualifiera de limpide, à la fois accessible et riche. Ensuite, ils sont traités, peu ou prou, sous un angle qu’on qualifiera d’ironique virant parfois au délirant, pleins d’une liberté narrative tangentant ce surréalisme qu’on trouvait chez Boris Vian par exemple. Enfin, ils sont les textes d’un homme qui a longtemps vécu et se souvient, non sans plaisir, d’un monde disparu qu’il fait revivre quelques instants pour son lecteur — un monde et une vie dans lesquels l’amour des femmes tint une place importante. Il serait trop long de dresser ici la liste des références croisées dans le recueil mais, des chanteurs aux politiques (le CERES !!!) en passant par les objets techniques et modèles de voitures, c’est une forme de memento mori que livre ici Cousin, un hommage touchant à une époque et à des attitudes qui étaient sans doute, même sans l’embellissement du souvenir, plus paisibles, plus agréables, plus excitantes. Un temps où tout était encore à faire, où, semblait-il, tout était possible, et où n’avait pas commencé l’inventaire du passif et de l’actif. Une époque aussi jeune, insouciante et remplie de promesses que l’était le personnage/écrivain qui la vivait, une époque qui n’avait pas atteint l’âge des bilans.
« And I’m outside in the dark, Staring at the blood red moon, Remembering the hopes and dreams I had, And all I had to do, And wondering what became of that boy, And the world he called his own, I’m outside in the dark, Wondering how I got so old » Endsong, The Cure.
Éric Jentile