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L'Œil dans la pyramide

« L'histoire du monde est l'histoire de la guerre entre sociétés secrètes. » Cette phrase, citée en épigramme, résume en une ligne les 480 pages du roman. Tout est à peu près dit.

« C'est un livre horriblement long, explique Wildeblood avec mauvaise humeur, et je n'aurai certainement pas le temps de le lire, mais je suis en train de le parcourir très attentivement. Les auteurs sont de la dernière incompétence — aucun sens du style ou de la structure. Ça démarre comme une enquête policière, puis ça bascule dans la science-fiction et enfin, dans le surnaturel, le tout agrémenté de détails sur des dizaines de sujets tous plus ennuyeux les uns que les autres. Et la chronologie est complètement chamboulée, dans une imitation très prétentieuse de Faulkner ou de Joyce. En plus, il est parsemé de scènes de cul cochonnes au possible, juste pour faire vendre, manifestement ; et les auteurs — dont je n'ai jamais entendu parler — ont le mauvais goût suprême d'introduire de véritables personnalités politiques dans tout ce micmac et de faire semblant de dévoiler une authentique conspiration. Tu peux être sûr que je ne vais pas perdre mon temps à lire des âneries pareilles mais tu auras une critique parfaitement dévastatrice sur ton bureau demain avant midi. » (p. 372/373)

Puisque les auteurs font le boulot à la place des critiques en maniant l'autodérision afin de couper l'herbe sous le pied des oiseaux dans mon genre, pourquoi s'en priver ? Cette citation est placée dans la bouche du critique littéraire de Confrontation, journal où travaillent deux des personnages principaux. Impossible, naturellement, de ne pas reconnaître L'Œil dans la pyramide dans le roman en question. Impossible aussi de ne pas souscrire à cette critique mais — comme le voulait les auteurs, des malins, ceux-là — en étant obligé de la modérer. Ne serait-ce que parce que l'ouvrage contient une bonne dose d'humour qu'il serait de mauvaise foi d'ignorer.

Ce roman de 1975 s'inscrit donc dans la lignée de M. Moorcock, période Jerry Cornélius — épuré de tout romantisme. Le tout allongé d'une maxi-rasade de contre-culture et d'un zeste de William Burroughs, écrivain qui apparaît d'ailleurs dans le texte. Admettons-le, du point de vue romanesque, c'est à peu près illisible ! En 480 pages, en plus ! Et pourtant, même outre l'humour, tout cela n'est certes pas totalement inintéressant. Seulement, loin de faire comme le critique Wildeblood, on le lit ou pas, ce livre… On ne saurait faire semblant ! Dur, dur. Il n'y a pas véritablement d'histoire — mise à part celle de la lutte entre sociétés secrètes, évidemment — , son intelligibilité est difficile et sa cohérence ne se révèle que sur la fin. Par contre, bon nombre de passages, détails et digressions, pris un à un, ne manquent pas d'intérêts. Au final, se dégage une impression d'ensemble. Les points finissent par reconstituer le (un) motif. L'ordre semble naître du chaos. Le texte illustre son propre propos.

Ce roman est un incroyable foutoir où se mêlent Dillinger, Miskatomc, Joyce, l'Atlantide, la mafia, Timothy Leary et les Templiers entre tout le reste. Et bien sûr les Illuminati. Une société secrète qui remonterait à Hasan al Sabbah et ses Hachischins, voire à l'Atlantide, et aurait été remise au goût du jour par Adam Weisshaupt en 1776 ; ils seraient le cœur d'un gigantesque complot visant à leur apporter le pouvoir mondial. Communisme, nazisme, conservatisme, etc, leur serviraient de paravent.

Du barjotage furieux sur la mystique des nombres à la réflexion politique en passant par des traits d'humour : il faut de tout pour faire un monde. Et il faut un certain temps avant de savoir de quel bord est l'ouvrage : gauchiste libertarien et contre-culturel. Très post moderne !

L'ouvrage fait réfléchir, certes. C'est une réussite du point de vue littéraire en ce sens que passe le message des auteurs ; mais c'est bien trop long et d'une lecture décousue et ardue. La plupart des amateurs de S-F peuvent tranquillement passer leur chemin. Seuls s'y attarderont les passionnés de structures narratives éclatées et les nostalgiques de la contre-culture. C'est très intello. Sortez vos petites lunettes rondes et bon courage !

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