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Les critiques de Bifrost

Le Cœur des Nagas

Young-Do LEE
HACHETTE
480pp - 25,00 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Qui sont les Nagas ? Que sont-ils ? Au nord de la Ligne, cette frontière invisible qui délimite le territoire des Nagas de celui des peuples élus, nul Rekkon, Tokkebi ou humain n’oserait les approcher. Aucun, sauf Keïgon Draka, un homme mystérieux qui semble haïr plus que tout ces féroces guerriers immortels. Nommé éclaireur auprès d’un Tokkebi et d’un Rekkon, il devra pourtant mettre son ressentiment et ses préjugés de côté. Chargés d’escorter un jeune Naga tout juste adulte dans une mission aussi périlleuse qu’étrange au nord de la Ligne, où aucun Naga ne se rend jamais et dont tous ignorent la véritable portée, ce quatuor improbable pourrait bien changer la face du monde… ou le mener à sa perte.

Premier volet sur quatre de « L’Oiseau qui boit des larmes », Le Cœur des Nagas marque une entrée particulièrement réussie dans l’univers riche et énigmatique de Lee Young-Do. Entre paysages fantastiques, serpents géants portant des villes en ruines, diversité de cultures et d’espèces, et références multiples à la mythologie coréenne, l’auteur n’a pas usurpé le titre de « Tolkien coréen » que l’Occident lui attribue. Chaque tome se focalise sur une espèce : ici, les Nagas du titre, humanoïdes reptiliens à sang froid, farouches guerriers auxquels le cœur est ôté à l’âge adulte pour leur prodiguer l’immortalité. Ce peuple, dirigé par les femmes, vit dans la forêt du sud du continent, où nul étranger ne se rend jamais, et dont personne ne sort vivant — du moins d’après sa réputation. Suivre l’un de ces êtres considérés comme « sauvages » et dangereux par les autres espèces rend le roman d’autant plus fort et original qu’il présente les Nagas comme des personnes à part entière, donnant à l’humain qui les chasse une dimension presque plus monstrueuse que ces créatures vues par la plupart comme des abominations.

Ajoutez à cet univers une palpitante épopée suivant les pas de quatre personnages qui ne pourraient être plus différents les uns des autres — un jeune Naga idéaliste en plein questionnement, un humain brusque et inexpressif, un Tokkebi joyeux à la force brute et un Rekkon plein de bon sens —, et vous obtenez un récit d’heroic fantasy haletant, merveilleux et invitant au voyage tel qu’il est rare d’en trouver.

Plus accessible que « Le Livre des martyrs » de Steven Erickson, mieux rythmé que « Le Seigneur des Anneaux » du maître Tolkien (si si !), la tétralogie de « L’Oiseau qui boit des larmes », immense succès lors de sa parution en Corée au début des années 2000, a tout pour devenir une référence majeure en termes de fantasy sur le territoire français. Reprenant les codes des plus grands classiques du genre, il s’en démarque aussi en faisant de l’humain un être parfois immoral et toujours imparfait. Chaque culture est abordée en proportions équivalentes, et l’on se surprend à vouloir en savoir davantage sur chacune d’elles. Il faudra (hélas) attendre la suite pour tout connaître de cet univers et de ses peuplades. L’auteur, bien connu pour ses débuts dans la publication de séries littéraires sur internet, et l’un des premiers à s’y être lancés, est en passe à présent de prendre les devants de la scène à l’international. Seul bémol (mais en est-ce seulement un ?), ce premier opus place d’énormes attentes quant à la suite de la saga. Cette dernière sera-t-elle à la hauteur ? On brûle de découvrir la réponse à cette question.

 

Laurent Leleu

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