Aliya WHITELEY, M.R. CAREY
MNÉMOS
128pp - 18,00 €
Critique parue en juillet 2026 dans Bifrost n° 123
« Le cœur est semblable à un muscle ; lorsque nous aimons c’est comme de l’exercice physique », telle est l’une des phrases prononcées par Nate, le narrateur de cette novella post-apo d’Aliya Whiteley, qui court après cette idée du désir qu’il faut entretenir, même après la fin du monde. Une pandémie fongique a emporté toutes les femmes. Dans une vallée isolée, une communauté d’hommes perpétue le souvenir de la civilisation. Nate en est le conteur. Il leur raconte les histoires qu’ils ont besoin d’entendre. Des histoires sur leurs femmes disparues. Sur le sens possible de la vie quand l’avenir semble impossible. Il arpente la vallée à la recherche d’on ne sait quoi, dans une disponibilité totale de corps et d’esprit. C’est lui qui, le premier, rencontre une nouvelle forme de vie et lui donne son nom : la Beauté. Constituée des champignons qui poussent sur le sol où les mortes reposent, elle en adopte les formes mais aussi, de manière terrifiante, le rôle. La Beauté veut s’accoupler avec les hommes… qui succombent.
À partir de là, le livre s’épanouit dans une combinaison d’interactions de plus en plus troublantes entre les figures humaines et fongiques. En quoi consistent-elles ? En une somme irrésolue et vénéneuse de désirs qui durent, de non-dits, d’élans contrariés, de tensions, de violence refoulée et déchaînée. De cet étrange microcosme se dégage une libido infinie, qui abolit les anciennes règles de genre et de pouvoir, et redéfinit l’identité collective de la communauté tout en creusant la fracture entre ses membres. Whiteley travaille l’idée que le corps n’est pas une frontière stable mais un territoire politique et sexuel, exposé à des métamorphoses qui aliènent autant qu’elles libèrent. Et c’est encore à Nate, le conteur, qu’il revient de mettre les mots sur cette transformation subie — malgré son caractère foncièrement indicible, d’y trouver un motif d’espoir.
La Beauté ne traite donc pas que de sexe ou genre, mais interroge la question du langage dans toutes ses dimensions, y compris comme instrument de contrôle social. C’est cet aspect qui est le moins convaincant, le storytelling de Nate se déployant au final moins comme discours normatif, structurant pour l’imagination, que sous la forme de fables inoffensives. À ceci près, le récit séduit par sa capacité à subjuguer les codes du body horror.
Sam Lermite