Haruki MURAKAMI
BELFOND
560pp - 25,00 €
Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120
Pour qui ne connaîtrait pas Haruki Murakami, rappelons la place qu’occupe l’auteur de La Cité aux murs incertains dans le paysage littéraire nippon et mondial. Écrire qu’elle est éminente, dans les deux cas, relève sans doute de l’euphémisme. Se décomptant par millions au Japon, le lectorat de Murakami est aussi nombreux à l’échelle planétaire, ses ouvrages étant traduits dans cinquante langues. Au succès public s’adjoint une reconnaissance critique considérable. Déjà auréolée de nombreux prix littéraires, l’œuvre de Murakami pourrait lui valoir un jour le plus prestigieux d’entre tous. Le Japonais fait en effet figure (récurrente) de nobélisable depuis le milieu des années 2000. Or, l’univers romanesque de cette figure de proue des lettres contemporaines s’inscrit étroitement dans l’Imaginaire. Bifrost l’avait déjà souligné à propos de Kafka sur le rivage (cf. n° 43) et de 1Q84 (n° 65), l’un et l’autre participant d’un large spectre de « mauvais genres », allant de la SF au fantastique, en passant par la fantasy. C’est de cette dernière que semble d’abord relever La Cité aux murs incertains, manière de réécriture de l’un des premiers romans de l’auteur, La Fin des temps. Le titre du roman renvoyant à la ville singulière dont son anonyme narrateur (et protagoniste) est un temps l’habitant. Pourtant, elle n’a initialement d’autre existence que celle, tout à fait spéculative, que lui prêtent le héros (alors lycéen) et la condisciple dont il est épris. Tous deux consacrant l’essentiel de leur relation, aussi chaste qu’épistolaire, à imaginer une ville aux contours subtilement médiévaux-fantastiques. Évoquant moins la Terre du Milieu de Tolkien que les Contrées de Jacques Abeille, l’urbanisme fantasmé par les jeunes gens combine harmonieusement normalité para-historique et étrangeté surnaturelle. L’heureuse fusion des deux régimes antithétiques donne le ton du livre, celui du réalisme fantastique. Il s’impose avec d’autant plus de naturel (si tant est que ce terme ait un sens en matière romanesque) que Murakami use d’une écriture tout en sobriété. Évoquant l’extraordinaire de cette Cité aux murs incertains avec les mots habituellement réservés à la quotidienne banalité, l’auteur lui confère une manière d’évidence. Aussi, la migration du narrateur depuis la réalité du Japon contemporain vers l’improbable localité apparaît-elle comme rien moins qu’étrange. Cette translation a quelque peu à voir avec la disparition aussi soudaine qu’inexpliquée de son aimée. S’ensuit le récit par le jeune homme de son séjour derrière les mouvantes murailles d’une ville semblant agie par une vie propre. Gardons-nous d’en dire beaucoup plus, si ce n’est que le roman nourrit alors une fascination ne tenant pas uniquement à la simplicité évocatoire de l’écriture. Aussi économe en effets stylistiques qu’en commentaires interprétatifs, la plume de Murakami laisse en effet libres les lecteurs et les lectrices de percer les nombreuses énigmes de la cité. Et une même réussite prévaut quant au mouvement suivant du roman, mettant en scène le retour au réel du héros. Devenu adulte, ayant quitté la Cité, le voici désormais en charge d’une bibliothèque municipale dans un bourg du Japon rural. Semblant d’abord fort loin des prodiges de la Cité, le village va peu à peu se teinter d’étrange, le roman s’orientant alors vers un séduisant récit fantastique empreint, non sans discrétion, d’une tristesse nostalgique. Il est dommage qu’après ce segment spectral, le roman se conclue par un pesant épisode discursif où le narrateur entreprend de donner sens à son inhabituelle odyssée. Assez maladroite, cette coda oscillant entre excès d’explicite et obscurité oraculaire, ne doit pourtant pas nous détourner de cette Cité aux murs incertains.
Pierre Charrel