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Les critiques de Bifrost

La Clémence des dieux

James S.A. COREY
ACTES SUD
416pp - 23,50 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

S’il n’est plus très nécessaire de présenter l’écrivain quadrumane qu’est James S.A. Corey, il est utile de rappeler que « The Expanse », dix volumes parus entre 2011 et 2022 en VO, a été appréciée pour son côté choral et effréné. La narration, segmentée par les points de vue alternés de personnages bariolés, donnait une furieuse envie de tourner les pages de la saga.

La Clémence des dieux, premier opus de la trilogie de « La Guerre des captifs », adopte un rythme radicalement différent. Le roman débute sur Anjin, planète où l’humanité s’est établie depuis quelques millénaires, cohabitant avec une espèce issue d’un arbre du vivant totalement différent. Nos protagonistes sont un groupe de chercheurs ayant réussi la prouesse de relier cet arbre et le nôtre. Délaissant une narration éclatée, Corey suit presque uniquement ce groupe et braque la focale sur Dafyd Alkhor, jeune assistant qui manque d’ambition en dehors de celle de folâtrer avec Else Yannin, la compagne de son directeur de recherche, le génial et tyrannique Tonner Freis. La galerie de personnages humains suivis au cours du roman atteint une petite dizaine et atteste d’un admirable coup de pinceau ; les motifs des personnages sont riches. À cela, ajoutons le point de vue d’une espèce parasitique qui se glisse dans le contingent de manière impitoyable, à la manière d’une Chose symbiotique.

Nos humains savourent donc leur succès scientifique quand, patatras, Anjin est envahie et défaite en deux coups de xéno-cuillère à pot par les Carryx, maîtres d’un empire galactique reposant sur l’assimilation et l’asservissement d’autres espèces. Suite à cette victoire et l’élimination éclair d’une partie de la population, les Carryx emportent dans leur soute tous les humains qu’ils ont jugés particulièrement compétents au cours de leur observation de la planète.

Après une petite phase concentrationnaire et avilissante, notre équipe de grosses têtes, en état de totale sidération, est placée dans une petite coloc’ presque douillette. Là, on leur octroie un laboratoire, leur survie dépendant de leurs recherches. Le roman dépeint leurs efforts et la surprenante capacité de Dafyd à comprendre et prédire le comportement des myriades d’espèces captives ou féales des Carryx, ces gros cafards super virils dotés d’appendices préhensiles et d’appendices à gigamandales.

Si Corey affirme avoir pondu le « rejeton décevant de Herbert et Le Guin » (oui, ils ont dit ça), on note l’influence de cette dernière dans la volonté d’un homme seul de déchiffrer un environnement totalement étranger par lui-même, tel un ambassadeur hainien singulièrement peu charismatique. Ce serait même un des points positifs du roman s’il était davantage central. La référence à Herbert se trouve probablement du côté de la spécialisation des espèces de la CoSentience du cycle des « Saboteurs », avec ses Govachin législateurs et ses Taprisiotes bigophones cosmiques. Au-delà de ça, la déclaration d’intention ne dépasse pas le seuil de l’incantatoire. On pensera en particulier au cycle de la « Xénogenèse », d’Octavia Butler, dont ce roman partage un peu les motifs et la structure, mais en moins viscéral, weird et dérangeant. Par ailleurs, le ton adopté par les personnages dans les dialogues se veut particulièrement familier, sauf que ça sonne moins bien que les rafales de grossièretés de Chrisjen Avasarala dans la série The Expanse (peut-être un trait grossi à la traduction, qui sait). Même si le roman a quelques promesses dans le buffet, on se fait quand même pas mal suer en dehors de divers coups de poing dans le bide très (trop) ponctuels. Les deux tomes suivants ? Wait and see, ma bonne dame.

Pierre Constantin

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