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Les critiques de Bifrost

La Fille du feu

Aurélie WELLENSTEIN
FLEUVE NOIR
256pp - 19,90 €

Critique parue en octobre 2025 dans Bifrost n° 120

L’histoire présente comme un air de déjà-vu… Dans Charlie, paru il y a 45 ans (et porté deux fois au cinéma, en 1984 et 2022), Stephen King mettait en scène, avec la justesse de ton qu’on lui connaît dès qu’il touche de près ou de loin au royaume de l’enfance, une gamine terrorisée par ses pouvoirs pyrokinésiques et traquée par l’organisation gouvernementale qui les lui avait inoculés. Le roman brillait notamment par la profondeur psychologique de ses personnages (en particulier la relation entre Charlie et son père). C’était aussi un pur produit de son époque, nourri d’une paranoïa grandissante à l’encontre des dérives de la science et des manipulations étatiques (Bifrost louait les qualités de ce redoutable page-turner dans son n°54).

Période oblige, la variation proposée par Aurélie Wellenstein offrait la possibilité d’une métaphore pour explorer les peurs et les fantasmes liés aux conséquences du dérèglement climatique. On attendait un texte frontal, une critique sociale mordante, quelque chose de furieux et de révolté, en écho aux incendies monstres qui colorent désormais nos étés. Mais après une introduction prometteuse (maman qui regarde amoureusement sa fillette en train de la faire cramer), il apparait rapidement que La Fille du feu ne sortira guère de son sillon de fable contemporaine soft, mêlant éléments fantastiques, militantisme environnemental et quête spirituelle, dans un décor de forêt nordique qui s’affiche plus en symbole qu’en écosystème menacé d’effondrement.

Échappée d’un vague complexe scientifique, la pauvre Mia, 10 ans à tout casser, est bien encombrée de son pouvoir sur le feu, sans doute parce que tout le monde a tenté de l’éduquer au lieu de simplement l’écouter, réduisant en cendres faune et flore au long de son errance solitaire dans la taïga. Le destin la jette dans les bras tatoués de Nathanaël, musicien psychotique, chez qui elle va trouver un père de substitution et peut-être davantage, tous deux partageant les mêmes visions d’animaux fantômes, pendant que Cadzow l’inuit, le cœur double, saigne sans presque jamais rien exprimer en surface, consumé pourtant d’un désir qui l’éloigne peu à peu de ses semblables.

Plutôt que d’exploiter à fond le thème de l’opposition entre l’homme et la nature, la création et ses créatures, Wellenstein se concentre sur la relation inquiétante de ces trois individus écorchés. L’idée de faire de leurs tourments des marqueurs d’un véritable parcours chamanique ne manque pas de poésie, et c’est clairement la veine la plus réussie du roman, d’autant qu’elle est portée par une plume soignée, capable de peindre des paysages et des caractères avec force et sensibilité. Mais l’écriture ne parvient pas à combler les défaillances d’une intrigue en sous-régime, qui rate notamment ses séquences de révélation et se délite dans une course-poursuite guère haletante, où la tension dramatique ne suit jamais le crescendo attendu, échouant à créer, pour les personnages, une dynamique crédible de transformation intérieure, et pour le lecteur, une émotion sincère. Pas que le roman soit loupé, mais il n’arrive clairement pas au niveau de son illustre modèle…

Sam Lermite

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