Alastair REYNOLDS
LE BÉLIAL'
640pp - 26,90 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Depuis quelques années, Le Bélial’ a repris le flambeau de la publication des œuvres d’Alastair Reynolds, et après deux romans (Éversion et La Maison des Soleils), deux novellas au sein de la collection « Une heure-lumière », voici maintenant un très gros recueil de nouvelles, seize, plus exactement (issues du recueil original Beyond the Aquila Rift expurgé de deux récits parus ailleurs), dont plusieurs novellas et quasiment toutes inédites…
Le nom de Reynolds est bien évidemment lié au renouveau du space opera, à travers son cycle des « Inhibiteurs », aussi ne sera-t-on pas surpris que ce genre, et ce cycle, soient ici bien représentés. Avec comme ingrédients principaux de ce qui fait le succès de l’auteur : le conflit comme moteur de l’intrigue et générateur d’une dynamique du récit constante, un décor crédible qui est un personnage en soi de par son gigantisme et/ou son aspect labyrinthique, des personnages bien campés échappant à la caricature et même aux archétypes, des scénarios malins qui réservent quelques rebondissements. En bref : une appétence certaine pour le sense of wonder, parfaitement rendu, digne successeur de l’âge d’or de la SF spatiale, revivifié notamment par la présence de personnages féminins aussi denses que leurs homologues masculins. Reynolds sait comme personne suggérer le vertige à ses lecteurs, comme dans « Par-delà le Rift de l’Aigle », où il nous décrit un paysage stellaire splendide et grandiose, propice à l’émerveillement… avant de faire un zoom arrière et de nous montrer que ce que nous avions sous les yeux jusqu’à présent n’était qu’un détail de la toile… Vertige aussi, mais d’un autre type, dans « Troïka », qui narre la rencontre de trois cosmonautes avec la Matriochka, gigantesque artefact technologique extraterrestre fait de multiples couches comme des poupées russes, hommage assez évident à Rendez-vous avec Rama de Clarke.
On l’a dit, la guerre est une thématique très présente dans le recueil, mais il ne faudrait néanmoins pas prendre Reynolds pour un va-t-en-guerre : elle semble liée chez lui à une sorte de fatalisme propre à son constat de la nature humaine ; ainsi, dans « Les Fleurs de Minla », un homme essaye de guider un peuple peu évolué, menacé par un péril cosmique, dans le développement d’une technologie susceptible de le sauver, mais le peuple en question ne trouve rien de mieux à faire qu’utiliser celle-ci pour se livrer à des guerres internes.
Tout en maniant le grand spectacle, Reynolds sait aussi parler de choses plus proches de l’être humain. Comme l’art : dans « Bleu Zima », l’artiste qui a conçu des œuvres marquées par un bleu éclatant, de plus en plus gigantesques, jusqu’à couvrir des planètes entières, voire davantage, se pose la question de la signification de son art, de ce qu’il dit de lui, et de la nécessité finale de revenir à la plus simple expression du message qu’il veut faire passer (un récit adapté dans la première saison de la série Netflix Love, Death + Robots, comme, du reste, « Par-delà le Rift de l’Aigle »). Dans « Vanité », une artiste sculpte la tête du David sur un astéroïde pour le compte d’un riche mécène… dont elle ne comprend pas les objectifs réels. On trouvera également une vision glaçante de la fin du monde à l’ère de l’IA (« Grand Sommeil »), un texte de fantasy post-technologique (« La Fille du fabricant de traîneaux »), et plusieurs autres qui se démarquent clairement du space opera, dans un recueil qui frappe par l’excellence globale de ses récits : on y trouve du bon, du très bon, de l’excellent, et rien que ça. Alastair Reynolds s’est dit récemment touché par l’obtention du Grand Prix de l’Imaginaire, son premier grand prix de SF, pour La Maison des Soleils ; s’il a obtenu quelques récompenses pour ses romans, ses nouvelles n’ont quasiment rien gagné, et à la lecture de ce recueil enthousiasmant de la première à la dernière page, c’est une anomalie incompréhensible. À ne manquer sous aucun prétexte.
Bruno Para