John CROWLEY
L'ATALANTE
144pp - 12,50 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Il ne faut pas confondre La Grande Œuvre du Temps avec le volume précédemment paru chez Rivages (en 1998) : il est ici question de la réédition de la seule novella éponyme, sous une nouvelle traduction signée Patrick Couton, qui, après quelques comparaisons effectuées çà et là, semble présenter une meilleure qualité littéraire que la première, ce qui n’est que justice pour un styliste de la trempe de Crowley. La Grande Œuvre du Temps , prix World Fantasy en 1990, part d’un postulat très simple, celui d’un homme qui invente une machine à voyager dans le temps, et qui décide de s’en servir pour sécuriser son avenir en ramenant du passé un timbre rarissime qu’il espère monnayer au prix fort. Toutefois, il attire se faisant l’attention d’une société secrète qui lui dérobe sa machine pour ses propres besoins — et l’affaire se corse dès lors sérieusement. Fondée sous l’égide de Cecil Rhodes, l’homme d’affaires qui créa la Rhodésie, cette société, baptisée l’Altérité, a pour vocation de maîtriser la trame temporelle. Une tâche qui s’avère pour le moins compliquée — Crowley invente au passage le concept de transversalité du temps, qui s’oppose à la vision habituelle d’un flux temporel unique ; ici, on ne voyage pas vers l’avant ou l’arrière, mais de manière orthogonale —, or elle garantit la pérennité de l’Empire britannique, qui perdure de nos jours. Car plusieurs factions s’échinent et s’opposent sur le destin de cette trame, certains souhaitant maintenir le statu quo tandis que d’autres veulent faire évoluer les choses. Des jeux de pouvoir comme autant de chapitres adoptant les points de vue de plusieurs personnages, de manière alternative, au sein d’une trame narrative relativement complexe, que Crowley tisse de manière éminemment élégante. Avec une question centrale : cette société, qui prétend œuvrer pour le bien, est-elle légitime quand elle détient un pouvoir aussi important que le sien ? Un bel exercice de style, qui se mérite, et qu’il vous faudra donc peut-être relire plusieurs fois pour en comprendre toutes les subtilités.
Bruno Para