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Les critiques de Bifrost

La Littérature fantastique, Constructions savantes et populaires de la psyché (1852-1870)

Manuela Mohr
PRESSES UNIVERSITAIRES DE SAINT-ÉTIENNE
440pp - 23,00 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Voici un livre tout à fait étonnant dont le titre à rallonge sera de nature à en intriguer plus d’un. Dans sa longue introduction de 31 pages Manuela Mohr expose l’essentiel du propos de cet ouvrage universitaire au contenu particulièrement dense. Elle choisit ici d’explorer les liens entre la production littéraire fantastique (française) et les débats animant le monde médical – et spécifiquement les aliénistes, précurseurs de la psychiatrie – durant les deux décennies que dura le Second Empire, ceci en prenant en compte l’effet de pondération produit par la réminiscence des croyances folkloriques et populaires d’alors.

Afin de poser son discours sur des bases solides, la chercheuse en littératures de l’imaginaire prend le temps de clarifier en début d’ouvrage la définition des termes fantastique, culture populaire, superstition, folklore, mythe, etc… et elle s’attarde sur le rôle significatif joué par la presse, outil de diffusion exclusif des textes dont il est question. Le corps du livre s’attache ensuite à contextualiser le corpus d’œuvres étudiées, à mettre en évidence les enjeux de l’exploration de la psyché humaine et à postuler la littérature fantastique en tant que « lieu d’élaboration de modèles du psychisme humain ». Le fantastique apparaît ainsi comme un mode d’expression hybride permettant de faire dialoguer efficacement littérature, cultures savantes et cultures populaires.

Trois œuvres reproduites en fin d’ouvrage illustrent parfaitement cette réflexion. « La Jettatrice » de Jules de Châtillon (1856), oscille entre conte fantastique et récit d’un cas d’aliénation mentale. « Histoire de l’homme au gant blanc » de Michel Berend (1865) s’apparente à une fable sociale associant malédiction folklorique et trouble psychotique. « Gertrude » enfin, de Stenio (1856) met en scène l’affrontement entre croyance populaire aux vampires et raisonnement scientifique médico-psychologique. On découvre l’ensemble avec beaucoup de plaisir et une certaine dose de fascination alors que la thèse de Manuela Mohr prend corps au fil des pages de cet envoûtant triptyque.

En conclusion, disons que le travail qui a été réalisé ici mérite d’être (grandement) salué, et ce qui pourrait sembler relativement abscons à qui n’est pas familier des ouvrages écrits par des universitaires pour des universitaires (ce qui est le cas ici semble-t-il), se révèle en réalité absolument exaltant pour peu qu’on prenne le temps de lire ce livre avec toute l’attention requise. Un ouvrage à recommander donc, à tous les passionnés d’histoire littéraire, de sciences de la psyché… et à tous les amateurs de récits un peu weird !

 

Raphaël Gaudin

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