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Les critiques de Bifrost

La Semaine des quatre jeudis

Xavier MAUMÉJEAN
ALMA
228pp - 18,50 €

Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121

Il n’est pas impossible que les aficionados de l’Imaginaire passent à côté du dernier roman en date de Xavier Mauméjean. Du moins si les unes et les autres s’en tiennent à la quatrième de couverture dont l’éditeur a cru bon de nantir cette Semaine des quatre jeudis. Le synopsis risque en effet de laisser l’impression que l’on tient là l’une de ces (innombrables) biographies romancées relisant fictivement l’existence d’une personne réelle. Celle d’Anaïs Nin (1903-1977) en l’occurrence, qui, selon le susdit ré- sumé, nous révèle « quatre chapitres de son Journal secret ». L’écrivaine américaine est notamment connue pour son œuvre de diariste, qui consigne avec une franchise crue sa vie intime, y compris sexuelle. Si l’on en croit cette quatrième de couverture, ce serait donc une (énième) exofiction que nous proposerait là Xavier Mauméjean. L’auteur y convoquant, hormis Anaïs Nin, Antonin Artaud, Henry et June Miller, entre autres figures réelles, le tout dans le Paris du début des années 30.

Or c’est en réalité (au risque de l’oxymore…) un tout autre type de fiction que travaille La Semaine…, celle radicalement « Imaginaire » du merveilleux-scientifique. Soit un genre romanesque en cours dans la France des années 1900/1930, où la science fait office d’élément perturbateur. Pour ce faire, les praticiens du genre imaginaient des lois scientifiques tantôt altérées, tantôt inédites, ainsi que leurs conséquences.

Plaçant explicitement La Semaine… sous le patronage de Maurice Renard (l’un des artisans majeurs du merveilleux-scientifique), Xavier Mauméjean en adopte exactement la démarche en y (re)créant un Paris alternatif, en proie à une « peste » pour le moins singulière. Car si celle-ci est objectivement attestée par ce qui tient lieu de scientifique dans le roman, ses effets n’en sont pas moins merveilleux. Car l’épidémie ne frappe pas les corps mais les esprits, plus précisément les imaginaires. Ainsi, « la maladie issue des mondes hors des mondes […] s’est emparée du contenu des cervelles jusqu’à le déformer et le tordre afin d’en extraire des fictions […], faisant de chaque Parisien un roman humain. Depuis, il suffit qu’un quidam parle, au comptoir, dans un lit ou à l’Assemblée, pour que ses fantaisies se répandent. »

Et c’est ce Paris en proie à « la peste imaginative » qu’arpente et enregistre Anaïs Nin à l’occasion de quatre jeudis. Ce jour de la semaine durant lequel — en vertu d’un contrat tacite avec son époux — elle s’engage en toute indépendance dans des errances aux échos irrésistiblement psychogéographiques. Observatrice tantôt distante, tantôt fascinée, l’Anaïs de Xavier Mauméjean fait office de guide d’exception dans ce Paname surréel. Et le quatuor de balades ainsi composé d’amener in fine lecteurs et lectrices à voir le monde (le leur) à travers une optique nouvelle, autre trait constitutif du merveilleux-scientifique.

Quant au fruit de la maïeutique au cœur du présent roman, celles et ceux suivant l’auteur ne seront pas surpris de constater qu’il tient à l’imaginaire lui-même. Celui-ci étant dépeint comme occupant une place primordiale dans la condition humaine, en constituant la force principale. La Société des faux visages (Bifrost 88) et El Gordo (Bifrost 109) l’affirmaient déjà, révélant que la vérité est ailleurs que dans le semblant de réel imprudemment promis par la 4e de couverture de La Semaine des quatre jeudis

 

Pierre Charrel

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