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Les critiques de Bifrost

La Trilogie africaine

Richard CANAL, Dominique WARFA, Richard CANAL, Dominique WARFA
MNÉMOS
576pp - 35,00 €

Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122

Vingt-six ans après la parution de Swap-Swap, premier roman de la « Trilogie africaine », cette ode aux échos cyberpunks à la gloire du continent noir retrouve les tables des libraires dans la collection « Intégrales » des éditions Mnémos. Accompagné d’Ombre blanche et d’ Aube noire, il forme un tout pensé comme tel, centré autour d’une zone du monde peu traitée par la SF, et dont le tour d’accéder au pouvoir semble enfin venu — dans ces récits, s’entend. Les questions à propos de la meilleure façon de gouverner les foules se mêlent à la montée en puissance des IA (déjà), façon William Gibson, avec voyages dans le réseau derrière les défenses de la Membrane, et interrogation sur la place des femmes et hommes noirs dans différents pays, dont les États-Unis — problématique loin d’être résolue, comme chacun sait…

Mais si les thèmes sont communs, les textes, publiés à quatre ans d’intervalle, creusent des sillons bien différents. Swap-Swap suit les pas d’un Blanc perdu en Afrique sans plus aucun souvenir de son identité. Victime du vol de sa mémoire par le procédé qui donne son nom au récit, il va courir à travers le monde après son bourreau, permettant au lecteur de découvrir la vision que Richard Canal a de notre futur. Une Afrique prenant enfin sa place quand les États-Unis d’Amérique tombent en pleine décrépitude, et que l’Europe les suit de loin. Un monde où ce sont les femmes et hommes blancs qui sont regardés de haut et refoulés de ces pays où il fait bon vivre désormais. Ombre blanche est plus expérimental dans sa forme, tant l’auteur multiplie les personnages et les intrigues, ne les mettant en commun que vers la fin du récit. L’action, exclusivement située en Afrique, offre à l’auteur l’occasion de faire découvrir une partie de ce continent qu’il aime tant — et au lecteur de se colleter avec un grand nombre de notes de bas de page qui alourdissent un texte déjà peu aisé à suivre. Sans oublier quelques belles envolées cyberpunk , et des images pleines de vie d’une Afrique qui prend goût au pouvoir, mais n’évite pas les luttes entre factions. Avec Aube noire, enfin, changement complet de cadre et de structure. Le personnage central est un Noir américain ayant décidé de rester dans son pays, tant il se sent américain avant d’être noir. Pourtant, ses conditions de vie sont de plus en plus misérables car les Blancs, effrayés par la tournure des choses, se montrent de plus en plus restrictifs et sans filtre. Ici, l’intrigue colle aux basques du personnage principal. Pas de multiplicité de lignes narratives. Juste Slim, trompettiste de plus en plus empêché de jouer, et sa famille, qui se déchire sous les coups de boutoir des tyrans. Plus de cyberpunk non plus, juste de la chair maltraitée. On y gagne en clarté ce qu’on y perd en richesse et en SF.

Les romans de cette « Trilogie africaine » sont donc unis par le thème, mais de façon assez lâche. S’ils montrent une unité de vision d’un avenir possible, avec la chute du Nord au profit d’une Afrique triomphante, ils présentent des ruptures de ton et de construction qui dédouanent de les lire à la suite. Et une occasion de découvrir des textes précurseurs en France, puisque abordant, dès la fin du XXesiècle, des thématiques ayant conservé toute leur modernité. Une preuve de plus que le futur n’est pas toujours à chercher à l’ouest — et de moins en moins, dirons certains…

 

Raphaël Gaudin

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