Viggo BJERRING
ROBERT LAFFONT
256pp - 21,00 €
Critique parue en janvier 2026 dans Bifrost n° 121
Y aurait-il un tropisme scandinave à l’œuvre au sein d’ « Ailleurs et demain » ? Après Rakel Haslund (Après nous les oiseaux) et Sven Holm (Termush, côté Atlantique), Viggo Bjerring devient le troisième auteur danois accueilli dans ladite collection. Et, comme ses prédécesseurs, il propose avec Le Cœur du monde — annoncé comme le premier volet d’une duologie — un récit de science-fiction au ton plus contemplatif que rageur.
Dans un futur si proche qu’il pourrait se confondre avec notre présent, les algorithmes remplacent toujours un peu plus le labeur humain. Mads, narrateur à la première personne, mène une existence solitaire : il se nourrit presque exclusivement de bananes et s’évade dans les vapeurs de la skunk de Christiana. Il peine à payer son loyer en enchaînant les piges de correcteur qu’il déniche sur un site d’annonces en ligne. Un jour, il accepte de corriger le premier roman d’un certain Magnus Aagård Svendsen. Un texte qui lui parait si faible qu’il entreprend de le réécrire entièrement, inventant de nouvelles scènes et modifiant l’intrigue. Quelques mois plus tard, le livre est un best-seller. Entre irritation et jalousie, Mads décide de contacter le mystérieux auteur pour lui soutirer une compensation — quand il reçoit un message de la maison d’édition lui proposant d’écrire une suite.
Mais il y a toujours « quelque chose de pourri au royaume du Danemark », et si la première partie du récit nous laisse entrevoir que toutes les pièces ne s’emboîtent pas les unes dans les autres, l’univers se dérègle progressivement pour glisser vers un absurde d’inspiration dickien. La fragilité de la réalité se révèle à travers les craquelures. Troublé psychologiquement face à un monde instable, Mads, de plus en plus fragile, s’interroge sur ses propres perceptions, et voit vaciller la frontière entre la vérité et l’illusion. La rencontre avec Magnus Aagård Svendsen précipite le basculement.
En postface, Viggo Bjerring revendique l’influence de la théorie de la simulation de Nick Bostrom. Le roman cultive l’ambiguïté : folie individuelle ou systémique, hallucination ou instabilité ontologique ? Le texte refuse de trancher, laissant au lecteur le soin d’interpréter un dernier chapitre particulièrement réussi.
Sans être renversant, Le Cœur du monde demeure suffisamment intriguant pour donner l’envie de lire le second volet, déjà annoncé sous le titre La Géométrie du cœur. Affaire à suivre…
FeydRautha