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Le Créateur chimérique

À l'ombre d'un panthéon intransigeant, le peuple des Ouqdars végète paisiblement dans ce qui ressemble à un âge d'or. Mettant un terme à une longue période de chaos, de surpopulation, de tensions insupportables et d'injustice flagrante, la Transformation a ainsi donné naissance à une époque apaisée, dépouillée apparemment des germes de la destruction. On dit beaucoup de choses des troubles du passé ; des dires plus proches de mythes que de l'Histoire. Pour autant, les Ouqdars sont-ils tous pleinement épanouis ?

À Fontaraigne, une des quatre cités ouqdars, le temps est venu pour Damballah de donner naissance à son double. Le futur nouveau-né qu'il porte sur le ventre est bientôt sur le point d'éclore. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes de la reproduction par scissiparité, si ce bourgeon n'était blanc. Une anomalie dans un milieu où le noir prévaut. Une fois consulté, l'oracle est formel : le double de Damballah sera consacré à la déesse Khimer et il s'appellera Ayuda. Reste à convaincre son géniteur du bien-fondé de la décision divine, lui qui se voit ainsi dépossédé de son unique descendance.

« Désormais, il y aurait LUI, Damballah, et ELLE, Ayuda, sa sœur, sa compagne. Par Khimer ! comme il allait l'aimer. »

Réédition d'un roman majeur de Joëlle Wintrebert — du moins, est-il considéré comme tel si l'on en juge le prix qui lui a été décerné —, Le Créateur chimérique s'annonce sous les auspices de l'altérité radicale et du combat pour la liberté. À l'instar d'Ursula Le Guin, l'auteur français ne craint pas de projeter son lectorat dans un univers résolument différent pour le soumettre à un questionnement de nature éthique. Le dépaysement passe ici par la biologie puisque Joëlle Wintrebert imagine une espèce neutre s'étant dépouillée du fardeau du sexe. La reproduction suit les règles de la scissiparité, ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes identitaires, en particulier au personnage principal. Ne connaissant pas la guerre, la concurrence sexuelle, le jeu et les enjeux de la sexualité, passions comprises, les Ouqdars vivent dans la paix. Leur univers se pare des atours chatoyants de l'utopie, ici abordée dans une perspective ambiguë.

Si le cadre et le propos ne manquent pas d'ambition, l'angle narratif peine à convaincre. Au mieux se laisse-t-on bercer par l'ambiance du début du roman. Mais très rapidement, on lutte contre l'ennui, un ennui pour tout dire abyssal. La faute à une intrigue décousue, percluse d'ellipses et totalement dénuée de souffle. Le roman pâtit sans doute aussi de sa structure un tantinet bancale. Les deux premières parties puisent leur origine dans deux nouvelles : « La Créode » (au sommaire du recueil récemment publié au Bélial' : La Créode et autres récits futurs) et « Fontaraigne » (au sommaire de l'anthologie Mouvance : pathologie du pouvoir). Cela se sent très nettement : une fois passé le cap des deux premières parties, Le Créateur chimérique s'étire interminablement en suivant un fil directeur d'une minceur étique — en gros, une vengeance poursuivie sur plusieurs générations — sans que rien ne vienne dynamiser le rythme ou relancer l'intérêt. On tourne donc les pages en s'ennuyant poliment tout en soupirant. Puis cent pages avant la fin, l'action redémarre. Joëlle Wintrebert nous assomme de révélations (souvent quelque peu éventées) et d'explications didactiques affirmant le caractère incontestablement science-fictif de son roman. Et on ne peut s'empêcher de penser : tout ça pour ça !

Parmi les textes de Joëlle Wintrebert, Le Créateur chimérique ne paraît pas un choix judicieux pour découvrir l'auteur français. Œuvre à bien des égards décevante, on lui préférera Les Olympiades truquées ou le recueil La Créode et autre récits futurs.

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